Cinéma

Festival de Cannes : un Kechiche en or

Le réalisateur Abdellatif Kechiche après sa récompense à Cannes. © Reuters

Trente-huit ans après l'Algérien Mohamed Lakhdar-Hamina, Abdellatif Kechiche remporte la prestigieuse Palme du Festival de Cannes avec "La Vie d'Adèle".

Les habitués du Festival de Cannes peuvent en témoigner. Jamais, à la sortie de la projection d’un long-métrage en compétition, il n’est apparu aussi évident que c’est celui-là, et seulement celui-là, qui mérite la Palme d’or. La Vie d’Adèle, d’Abdellatif Kechiche, le plus long des films présentés à Cannes cette année – près de trois heures retraçant un amour-passion entre deux jeunes femmes – a été projeté le 22 mai devant un public bouleversé, avant d’être très longuement applaudi. Certes, on a murmuré que le président du jury, Steven Spielberg, avait une préférence notamment pour Le Passé, de l’Iranien Asghar Farhadi, et émis des réserves face à un film si long, si « osé » – il comporte deux très longues scènes d’amour on ne peut plus explicites – et si peu… « américain », avec ses séquences qui prennent tout leur temps pour se déployer et l’absence quasi totale de scènes d’action. Mais l’évidence l’a emporté, et le Franco-Tunisien Abdellatif Kechiche est devenu, le 26 mai, le second Africain, près de quarante ans après l’Algérien Mohamed Lakhdar-Hamina pour sa Chronique des années de braise en 1975, à triompher sur la Croisette.

"Aimer librement"

Kechiche, après avoir marqué un temps de silence pour dissiper l’émotion, a tenu à dédier cette récompense à « la belle jeunesse de France » et « à une autre jeunesse, par rapport à un acte qui s’est déroulé il n’y a pas si longtemps, la révolution tunisienne pour s’exprimer, vivre et aimer librement ». Alors que presque tous les commentateurs attribuaient déjà le prix à la France, où réside le plus souvent le cinéaste, dans le quartier parisien de Belleville, et où le film a été produit et réalisé, cette revendication manifeste de son attachement à la Tunisie a été très remarquée. À juste titre. Car l’itinéraire du cinéaste ne l’a jamais coupé de ses racines : « Je suis autant français que tunisien et autant tunisien que français », a-t-il insisté au lendemain de son triomphe sur les ondes d’une radio.

Parti de Tunisie en 1966, à l’âge de 6 ans, pour rejoindre la rive nord de la Méditerranée, à Nice, où son père a été peintre en bâtiment, Kechiche a grandi dans un milieu ouvrier aux Moulins, au 1er étage du bâtiment 43, escalier 67, de cette cité HLM en bordure des collines qui entourent la capitale de la Côte d’Azur. Le petit Abdel, comme on l’appelle alors, rencontre là dès l’adolescence, ainsi qu’il l’a confié à Jeune Afrique, « le racisme, en tout cas l’oppression du regard ». Mais il a un atout : il sait très vite ce qu’il veut faire. Hacen, son ami de l’époque, en témoigne : « Moi, c’était le foot, lui, c’était le théâtre sa passion, se souvient-il. Il ne parlait que de ça, et il rêvait déjà de faire du cinéma. » Abandonnant assez vite ses études après un bac raté, il suit des cours d’art dramatique au conservatoire d’Antibes – il y découvre l’oeuvre de Marivaux, qui occupe une place de choix dans son premier grand succès, L’Esquive, et qui est plusieurs fois évoquée par l’héroïne de La Vie d’Adèle.

Kechiche entame une carrière de comédien sur les planches et devant la caméra. Avec une certaine réussite, puisque, après avoir interprété de nombreux personnages au théâtre – notamment dans une pièce de Federico García Lorca dès 1978 -, il se retrouve au cinéma, tenant le premier rôle, en 1984, dans un long-métrage, qui passera hélas inaperçu, du Franco-Algérien Abdelkrim Bahloul, Le Thé à la menthe. Un film pionnier sur le parcours d’un jeune immigré en France, condamné à vivre de petits larcins. En 1987, il est aux côtés de Jean-Claude Brialy et de Sandrine Bonnaire dans Les Innocents, d’André Téchiné. Il y incarne un gigolo pour homosexuels. Il retraverse bientôt la Grande Bleue pour aller tourner en Tunisie, à Sousse, dans le film du réalisateur engagé Nouri Bouzid, Bezness, qui dénonce les effets néfastes du tourisme sur la société locale. De nouveau un rôle de gigolo, dragueur, cette fois, de proies des deux sexes.

Désillusion

C’est lors de ce tournage qu’il rencontre une femme, sa partenaire dans le film, qui va désormais jouer un rôle majeur dans sa vie personnelle et professionnelle. La jeune actrice tuniso-française Ghalia Lacroix, native de Sidi Bou Saïd, deviendra en effet son épouse, la mère de ses deux enfants et sa collaboratrice dans ses futurs films. Avec elle, il décide de s’installer en Tunisie, qu’il veut faire connaître à leurs enfants, et il élit domicile à La Marsa, dans la banlieue de Tunis, où il écrit son premier long-métrage, La Faute à Voltaire. Mais ce retour au pays natal lui vaut aussi une désillusion, puisqu’il n’obtiendra pas le soutien de la commission d’aide à la production du ministère tunisien de la Culture. Se sentant rejeté, considéré comme « étranger » où qu’il soit, il retourne vivre en France, à jamais méfiant sinon envers la Tunisie, du moins envers les institutions.

Sa décision de passer à la réalisation dans les années 1990 doit beaucoup à sa déception de ne se voir proposer que des rôles de délinquants, de victimes et de marginaux, des rôles de « beur » et non pas, dira-t-il, « de véritables personnages [lui permettant] d’exercer pleinement [s]on métier de comédien ». La Faute à Voltaire, tragicomédie sortie en 2000 sur les mésaventures d’un sans-papiers tunisien en France lui offre, après un bon accueil critique, sa première récompense : le prix de la meilleure première oeuvre à la Mostra de Venise. S’enchaînent ensuite deux films – L’Esquive (2004) et La Graine et le Mulet (2006) – qui lui valent une pluie de césars. En 2010, Vénus noire – sur le destin tragique, à la fin du XIXe siècle, de la Sud-Africaine Saartjie Baartman, la Vénus hottentote exhibée telle une bête de foire en Angleterre et en France, puis obligée de se soumettre à des expériences scientifiques racistes destinées à « prouver » qu’elle représentait le chaînon manquant entre l’homme et le singe – recevra encore un bon accueil au festival de Venise et de la part de la critique.

"Justice"

Par rapport à tous ces films évoquant d’une manière ou d’une autre le destin d’émigrés se débattant comme ils peuvent dans des situations difficiles pour tenter de vivre dignement, La Vie d’Adèle paraît trancher et marquer une certaine rupture. Cette adaptation de la bande dessinée Le bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh, raconte en effet les étapes successives d’une passion lesbienne, de sa genèse en forme de coup de foudre à l’insupportable séparation quelques années plus tard. Mais le film, plus complexe que peut le laisser croire son pitch, déploie presque tous les thèmes favoris de Kechiche : l’influence de l’origine sociale, la tolérance face à la différence, l’importance de l’éducation et de la transmission entre les générations, le refus de l’injustice (le prénom Adèle séduit d’autant plus le réalisateur qu’il se prononce comme « justice » en arabe), les mystères de l’amour.

Par ailleurs, une fois de plus, Kechiche, déjà découvreur de Sara Forestier et de Hafsia Herzi, fait confiance pour le rôle principal à une actrice inconnue, Adèle Exarchopoulos, et démontre qu’il n’usurpe pas sa réputation de meilleur directeur d’acteur en activité. Quant à son style, néoréaliste, voire naturaliste, qui le fait souvent comparer à Pialat et même à Renoir, on le retrouve intact dans ce film. Kechiche est attentif aux petits détails de la vie quotidienne et explore jusqu’au bout les virtualités de chaque situation, sans jamais sacrifier la beauté des images (qui doit beaucoup à son opérateur et cadreur fétiche, le Tunisien Sofian El Fani). Ce qui implique un long temps de tournage. Et demande aux acteurs, mais aussi aux équipes techniques, un engagement total (à tel point que Kechiche a pu être accusé de maltraiter les techniciens soumis à des conditions de travail extrêmes).

C’est ce style particulier, et non une quelconque volonté de choquer le spectateur ou de satisfaire ses pulsions voyeuristes, qui explique la longueur peu commune et l’approche très réaliste des scènes sexuelles de ce film. Des scènes qui, évidemment, dérangeront certains, à commencer par tous les conservateurs. Comme c’est déjà le cas en Tunisie, avant même qu’on ait pu prendre connaissance de l’oeuvre en question. La fierté de voir un fils du pays obtenir une telle consécration sur la Croisette l’a évidemment emporté, sur l’instant, après l’annonce de la Palme. Mais si la joie qu’elle a suscitée était sans mélange du côté de la mouvance laïque, ravie d’entendre l’auteur louer la révolution tunisienne et l’aspiration à la liberté devant les caméras du monde entier, elle était pour le moins mitigée dans les milieux liés aux islamistes ou simplement sensibles à tout discours moralisant. Le ministre de la Culture a, pour sa part, témoigné de ce mélange de fierté et de gêne en se félicitant sans tarder de cette Palme d’or, tout en émettant immédiatement des réserves sur l’opportunité de traiter un tel sujet.

Son film sera-t-il programmé en Tunisie ? Beaucoup en doutent. Mais Kechiche l’espère.

Le film sera-t-il programmé en Tunisie ? À en croire la réalisatrice radicale Nadia El Fani, c’est inimaginable. Avis que partagent nombre de blogueurs tunisiens, comme cette femme affirmant péremptoirement : « Aucune chance qu’il passe en Tunisie, même interdit aux moins de 50 ans ! » Kechiche lui-même, qui pense que « toute révolution est aussi une révolution sexuelle » mais que son film parle moins de l’homosexualité que de l’amour, dit vraiment espérer que La Vie d’Adèle soit projetée sur les écrans de son pays natal. Il se déclare même prêt, lui que l’on sait volontiers intransigeant, à discuter de quelques coupes, si cela devait suffire à désarmer les censeurs sans pour autant mutiler son oeuvre. Le plus probable, de l’avis général : La Vie d’Adèle, en Tunisie comme dans les autres pays du Maghreb, sera certainement vue… mais plutôt grâce au piratage, qui permet désormais de contourner toutes les censures. 

Une Croisette moyen-orientale

Si l’Afrique était peu visible cette année à Cannes (voir J.A. nos 2732 et 2733), le Moyen-Orient, en revanche, proposait 7 films. Omar, le « thriller sentimental » du Palestinien Hany Abu-Assad évoquant la vie d’un jeune résistant, a obtenu le prix du jury de la sélection officielle Un certain regard. Deux films israéliens ont été projetés : Le Congrès, d’Ari Folman, moitié « réaliste » moitié science-fiction en bande dessinée (comme il y a deux ans pour Valse avec Bachir) ; et A Strange Course of Events, de Raphaël Nadjari, plus classique. Trois Iraniens présentaient leur film : outre Le Passé, drame psychologique qui se déroule en France, d’Asghar Farhadi (prix d’interprétation féminine pour Bérénice Béjo), Les manuscrits ne brûlent pas, de Mohammad Rassoulof, dresse un réquisitoire impitoyable contre la police secrète du régime de Téhéran, quand L’Escale, de Kaveh Bakhtiari, évoque le sort tragique des exilés iraniens. Enfin, le Kurde d’Irak Hiner Saleem (My Sweet Pepper Land) nous entraîne dans une sorte de western proche-oriental dans un village perdu aux confins de l’Irak, de l’Iran et de la Turquie. R.R.

Déjà 250 000 inscrits !
NEWSLETTER

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Fermer

Je me connecte