Politique

Algérie : FLN, y a-t-il un pilote dans l’avion ?

| Par Jeune Afrique
La désignation du successeur d’Abdelaziz Belkhadem a été reporté sine die.

La désignation du successeur d'Abdelaziz Belkhadem a été reporté sine die. © SAMIR SID

Un secrétaire général destitué, un président de la République en convalescence prolongée, une base désemparée. Le Front de libération nationale (FLN), première force politique de l’Algérie, traverse depuis trois mois une crise sans précédent.

Depuis la destitution, en février, de son secrétaire général, Abdelaziz Belkhadem, par un vote de défiance du comité central, le Front de libération nationale (FLN, ex-parti unique) traverse une crise institutionnelle sans précédent. Jamais, au cours de ses six décennies d’existence, la première force politique du pays n’était restée aussi longtemps « sans véritable patron ». Miné par des courants aux intérêts divergents, le comité central s’est montré incapable de s’entendre pour désigner une nouvelle direction. En attendant des jours meilleurs, les clés de la maison FLN ont été confiées au doyen des membres du bureau politique (BP) : Abderrahmane Belayat, 74 ans. Pour ajouter à la confusion née de la vacance du poste de secrétaire général, voilà que le président d’honneur du parti, Abdelaziz Bouteflika, par ailleurs chef de l’État, est, depuis le 27 avril, en convalescence prolongée dans un centre de repos parisien. Résultat des courses : après de multiples reports, la réunion du comité central devant désigner le successeur de Belkhadem, prévue initialement en mai, a été renvoyée sine die.

Courants

Cette crise survient au pire moment, puisque l’Algérie est à moins de un an de la présidentielle cruciale d’avril 2014. « Cela ne signifie pas pour autant que la machine est en panne », rassure Belayat, qui, pour recevoir J.A. au siège du FLN, à Hydra, sur les hauteurs d’Alger, a cru bon de réunir autour de lui la moitié du BP. « Ce n’est pas un manque d’assurance ou la nécessité impérieuse d’avoir des témoins, nous explique-t-il, mais pour vous prouver notre cohésion et la sérénité qui caractérise notre fonctionnement. » Parmi les présents, des représentants des différents courants – même si Belayat récuse ce terme – qui animent la vie du parti : un partisan du retour d’Ali Benflis, ancien secrétaire général limogé en 2004 pour s’être présenté à la présidentielle contre Bouteflika, un fidèle d’Abdelaziz Belkhadem et un inconditionnel de Mouloud Hamrouche, ancien Premier ministre de Chadli Bendjedid et rival malheureux de Bouteflika en 1999. « La composante hétéroclite est plus un atout qu’une faiblesse, assure Lakhdar Dorbani, ex-ministre du Tourisme. Ce ne sont pas des individus qui ont grandi le FLN, mais plutôt le FLN qui les a fait grandir. » Un bel exercice de langue d’ébène. D’autant que, la veille de notre entrevue, Belayat a pris une décision importante concernant le fonctionnement interne du parti.

En attendant des jours meilleurs, les clés du parti ont été confiées à Abderrahmane Belayat

Le 6 juin devaient se tenir des élections au sein du groupe parlementaire du FLN pour désigner ses représentants au bureau de l’Assemblée populaire nationale (APN). Belayat a tout simplement annulé la consultation et décidé que le choix du vice-président de l’APN et des membres des différentes commissions du Parlement reviendrait à la direction du parti, autrement dit à lui-même et aux membres du BP. Recul démocratique ? « Pas du tout, rétorque Belayat. Hormis le titulaire du perchoir, le bureau de l’APN est renouvelé chaque année. Les membres FLN de l’équipe sortante ont toujours été désignés par la direction. Ceux qui achèvent aujourd’hui leur mandat ont été choisis par Belkhadem. Nous avons voulu innover en optant pour un processus électoral, mais, très vite, nous avons relevé des dérives et l’intervention des puissances de l’argent dans le choix de nos représentants. »

 "Chkara"

Cette décision n’a pas été sans aggraver les clivages au sein du FLN. Car qui dit dérives dit dysfonctionnements. « Je ne suis pas un enfant de choeur, mais je récuse le terme de dysfonctionnement, lequel aurait convenu si nous avions laissé se poursuivre un processus biaisé par l’achat de voix et le recours abusif au vote par procuration. » En cause : la chkara (« le sac », c’est-à-dire le pot-de-vin). « Ce mal ronge notre parti depuis l’entrée en fonction de la direction sortante », déplore Abdelkader Cherar, ex-député de Boufarik, membre du BP. Il est immédiatement interpellé par un partisan de Belkhadem : « Cette pratique est antérieure à l’avènement du secrétaire général destitué. » L’incident n’ira pas plus loin. Wahid Bouabdallah, ancien PDG d’Air Algérie, aujourd’hui député FLN et candidat au poste de vice-président de l’APN, regrette l’annulation du scrutin, mais reconnaît le bien-fondé de cette décision « dictée par un souci de moralisation de la vie interne du parti. Confier le choix au bureau politique est un garde-fou pour prévenir l’arrivée de gens incompétents à des postes stratégiques ».

Le phénomène de la chkara concerne aussi le choix du futur patron du parti. Le nom d’Amar Saïdani, ancien président de l’APN (2004-2007), qui a circulé avec insistance, a aussi été cité par la presse… dans plusieurs affaires de détournement de deniers publics. Pis : cette candidature controversée aurait été imposée « d’en haut ». Un membre du comité central ose un « à quelque chose malheur est bon » à propos de l’accident de santé de Bouteflika. « Si le président n’avait pas eu cette attaque cérébrale, nous aurions ce triste personnage à la tête du parti. » Belayat tempère quelque peu le propos. « Bouteflika ne s’est jamais immiscé dans le fonctionnement du parti ; en revanche, son entourage… » Plus de précisions ? « Je ne donnerai aucun nom », tranche-t-il. D’autres responsables du FLN se font plus explicites, mais sous le sceau de l’anonymat : « C’est Saïd Bouteflika, frère et conseiller spécial du président, qui est derrière la candidature de Saïdani. » L’argument de l’influent frère cadet du chef de l’État est d’ordre régional : Saïdani est originaire du Sud, une région qui n’a pas de représentant dans les institutions du pays. « Ce raisonnement ne tient pas la route, analyse un membre du BP, car le Sud regorge de militants compétents et intègres, autant de critères que ne remplit pas le candidat de Saïd. » Toujours est-il que l’état de santé de Bouteflika a bloqué le processus qui devait conduire Saïdani à la tête du parti.

Malgré la destitution de son secrétaire général, la convalescence prolongée de son président d’honneur et les convulsions qui secouent ses instances, le FLN demeure une redoutable machine électorale (il a largement remporté les derniers scrutins législatif et local), dont le rôle sera déterminant lors de la prochaine présidentielle. Optimiste, Belayat, du haut de son demi-siècle d’engagement, est persuadé que le parti conservera son statut de locomotive du courant nationaliste, « seul rempart contre la montée du péril islamiste ». « Notre candidat naturel pour 2014 est Abdelaziz Bouteflika, poursuit Belayat. S’il décide de ne pas se présenter, nous aviserons. » Qui nous ? « Le bureau politique. » Mais l’absence de Bouteflika a placé l’article 88 de la Constitution (empêchement du président pour raisons médicales) au centre du débat. « Si par malheur cela devait arriver, je peux vous garantir, affirme Belayat, que ce parti est capable de se doter, en quarante-huit heures, d’une nouvelle direction pour participer activement à l’élection d’un nouveau président de la République. » Le FLN aura-t-il un candidat en cas de présidentielle anticipée ? « Au moment opportun, nous aviserons. » En clair, le parti est d’abord à l’écoute des instructions venues « d’en haut ».

Les secrétaires généraux du FLN

  • 1962-1963 : Mohamed Khider
  • 1963-1965 : Ahmed Ben Bella
  • 1965-1967 : Cherif Belkacem
  • 1967-1972 : Kaïd Ahmed
  • 1973-1980 : Mohamed Salah Yahiaoui
  • 1980-1988 : Mohamed Cherif Messadia
  • 1988-1996 : Abdelhamid Mehri 
  • 1996-2001 : Boualem Benhamouda
  • 2001-2004 : Ali Benflis
  • 2004-2013 : Abdelaziz Belkhadem (destitué)

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