Politique

Centrafrique : « Faustin-Archange Touadéra régnait déjà sans partage, il veut maintenant régner sans limite » 

Désormais à la tête du Bloc républicain pour la défense de la Constitution, l’avocat et opposant Crépin Mboli-Goumba reste persuadé qu’il est encore possible de faire reculer le chef de l’État. Il a saisi, lundi 22 août, la Cour constitutionnelle.

Mis à jour le 23 août 2022 à 13:00

Crépin Mboli-Goumba, leader du Bloc républicain pour la défense de la Constitution. © DR

Convaincue que le président centrafricain cherche à s’accrocher au pouvoir et déterminée à l’en empêcher, l’opposition a créé fin juillet le Bloc républicain pour la défense de la Constitution (BRDC). Crépin Mboli-Goumba en a officiellement pris la tête mi-août, au moment même où Faustin-Archange Touadéra écrivait sur Facebook que « de plus en plus de voix s’élev[aient] pour exiger une modification de la Constitution », et ajoutait : « Je vous ai écoutés. Je prends acte de vos sollicitations pressantes. »

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L’opposition peut-elle encore faire barrage à Faustin-Archange Touadéra ? Quelle est sa véritable capacité de mobilisation face à un chef de l’État qui bénéficie du soutien des Russes ? Jeune Afrique a posé la question à l’avocat et opposant Crépin Mboli-Goumba, qui a formellement saisi, le 22 août, la Cour constitutionnelle.

Jeune Afrique : Selon vous, il ne fait plus aucun doute que le président Touadéra veut modifier la Constitution ?

Crépin Mboli-Goumba : Oui, il veut réviser la Constitution existante, qui date de mars 2016, voire en faire adopter une autre, parce qu’il souhaite instaurer un pouvoir à vie. Il régnait déjà sans partage, il veut désormais régner sans limite dans le temps. C’est pour cela que des Centrafricaines et des Centrafricains se sont levés pour dire non, comme ils l’avaient déjà fait face à la dictature de l’empereur Bokassa ou à l’époque du général Kolingba. Aujourd’hui, nous combattons pour défendre la Constitution, mais aussi la démocratie.

Vous vous trouvez à Bangui. Ne craignez-vous pas pour votre sécurité ? 

Le combat pour la démocratie est toujours dangereux, et c’est particulièrement vrai en Centrafrique, où sont déployés des militaires étrangers, où sévissent des milices favorables au pouvoir, tels les fameux « requins », et où gravitent tant de personnages, parfois sulfureux, qui ont tout intérêt à ce que Touadéra s’éternise au pouvoir. Mais c’est un combat qui vaut la peine d’être mené. C’est risqué, mais nous le devons à nos enfants. Nous devons leur laisser un pays libre.

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De quelle capacité de mobilisation disposez-vous face au pouvoir ? 

Le Bloc regroupe en son sein 30 partis politiques et des associations de la société civile qui, chacun, ont déjà fait la preuve de leur capacité de mobilisation. Et puis le président Touadéra est ultra-minoritaire, ce qui veut dire que la majorité se situe du côté de ceux qui veulent défendre la démocratie.

Mais de quels moyens disposez-vous pour faire obstacle au chef de l’État ?

De moyens légaux, prévus par cette Constitution qu’il veut justement modifier. Nous pouvons manifester, organiser des rassemblements, saisir des mécanismes internationaux. Il y a beaucoup d’actions que nous pouvons et allons mener à l’intérieur et à l’extérieur de la Centrafrique pour empêcher Faustin-Archange Touadéra d’instaurer un pouvoir totalitaire.

Le président centrafricain est à nos yeux passible de haute trahison

Le pouvoir accuse volontiers l’opposition d’être proche des rebelles de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC). Cela ne risque-t-il pas de nuire à la cause que vous défendez ? 

Je ne connais personne qui puisse sérieusement assimiler l’opposition à la CPC. Mon combat a toujours été démocratique. Lorsque les affrontements ont éclaté [en décembre 2021], j’ai dit qu’il n’était pas normal de prendre les armes pour accéder à la magistrature suprême. Et puis, que valent les accusations de gens qui, tous les jours, collaborent avec des groupes armés, et qui ont leurs propres milices ? Prenez l’attaque perpétrée contre le village de Boyo [dans la préfecture de la Ouaka] fin 2021 : une enquête des Nations unies [publiée en juillet dernier] n’a-t-elle pas établi que les responsables étaient à chercher du côté des milices opérant sous la direction ou avec le consentement des autorités ?

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Le président centrafricain est à nos yeux passible de haute trahison. Il a perdu toute légitimité à diriger ce pays. Il doit passer la main. Il serait tragique qu’il s’obstine alors qu’il est voué à échouer. Nous sommes mobilisés et nous irons jusqu’au bout.

Et pourtant, l’opposition a une nouvelle fois montré son incapacité à s’unir. Un membre de votre parti a rejoint le pouvoir. Le MLPC [Mouvement de libération du peuple centrafricain, de Martin Ziguélé] est divisé…

L’essentiel est de continuer à se battre. Deux ou trois personnes ont effectivement quitté le navire, se montrant parfois réceptives à des considérations matérielles et inscrivant leur nom sur l’autel ignoble des traîtres. Mais l’essentiel de nos forces demeure intact. Nous sommes du bon côté de l’histoire que nous essayons d’écrire.

Le Kwa na Kwa [KNK, parti de l’ancien président François Bozizé] n’a pas rejoint votre coalition. Cela vous inquiète-t-il compte tenu de son poids politique ? 

Non, parce qu’il a déclaré qu’il était en phase avec notre combat. Il y a plusieurs manières de nous soutenir.