Politique

Sénégal : peut-on sauver Dakar du naufrage pluvial ?

Soumises à une surpopulation en croissance perpétuelle et à une pression foncière aux répercussions délétères, Dakar et sa banlieue viennent de connaître, une nouvelle fois, des inondations dramatiques. Pourtant, des solutions existent.

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Mis à jour le 19 août 2022 à 14:31

Un jeune garçon utilise une vieille planche de surf pour se frayer un chemin dans les rues inondées après les premières grandes pluies de la saison à Dakar, le 20 juillet 2022. © JOHN WESSELS/AFP

C’est un rituel saisonnier, donc prévisible, dont les conséquences se sont à nouveau révélées tragiques. Chaque année, entre juillet et octobre, la saison des pluies transforme Dakar en piscine à ciel ouvert, occasionnant moult désagréments et des dommages parfois tragiques.

Le 5 août, des pluies diluviennes se sont ainsi abattues sur la capitale sénégalaise, paralysant la circulation, entraînant des coupures d’électricité et d’eau dans de nombreux quartiers et occasionnant diverses dégradations dans la conurbation surpeuplée où s’entassent près de 25 % des 17 millions de Sénégalais.

Trop-plein

Ce jour-là, un automobiliste a trouvé la mort dans le tunnel de Soumbédioune, sur la corniche Ouest de Dakar, où la pente empruntée par les véhicules a amplifié le phénomène causé par les précipitations subites. Alors que les voitures, immobilisées par la crue, se sont retrouvées ensevelies en quelques minutes, il n’a pu se dégager à temps de son véhicule.

« Personne n’a songé à installer un système de trop-plein dans ce tunnel, analyse l’architecte Pierre Goudiaby Atepa. Au-dessus de 1,20 m à 1,30 m, cela aurait permis aux eaux de s’écouler hors du tunnel. À défaut, on aurait dû fermer celui-ci à la circulation », ajoute t-il. Selon l’architecte, actuellement mobilisé pour la construction d’une annexe à la capitale congolaise, Kinshasa, « la mise en place d’un système d’assainissement efficace est l’une des priorités dans une grande ville ».

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Car si nul ne saurait empêcher de fortes précipitations de s’abattre chaque année sur la région de Dakar, il serait en revanche possible d’en atténuer les effets. D’un bout à l’autre de l’échiquier politique, on s’accorde ainsi à pointer l’anarchie urbanistique qui caractérise l’évolution anarchique de la capitale sénégalaise, où les constructions tous azimuts, au cours des deux dernières décennies, ont accéléré le processus.

À cela s’ajoute l’incivisme de certains Dakarois, qui déversent de nombreux déchets dans les canaux

« On a laissé les populations s’installer dans des zones pourtant classées non ædificandi [non constructibles] », remarque l’opposant Thierno Bocoum, le président de l’Alliance générationnelle pour les intérêts de la République (Agir). « À cela s’ajoute l’incivisme de certains Dakarois, qui déversent de nombreux déchets dans les canaux, tel le Canal 4, qui traversent la capitale et sont censés permettre l’évacuation des eaux de pluie vers l’océan. Les autorités devraient curer ces canaux annuellement avant la saison des pluies », ajoute-t-il.

Le Grand Serigne de Dakar, Abdoulaye Makhtar Diop, partage ce constat. Anciennement secrétaire général puis directeur général de la Société nationale des eaux du Sénégal (Sones), qui s’occupait alors de l’approvisionnement et de l’assainissement à la fois, il rappelle qu’ »entre le milieu des années 1970 et le début des années 1980, une vague de sécheresse a entraîné l’exode de nombreuses populations de l’intérieur du pays vers Dakar et sa banlieue. On a alors laissé des dizaines de milliers de personnes s’installer dans des zones inondables, pourtant classées non ædificandi. »

Au titre des aberrations urbaines signalées par le Grand Serigne, la colonisation du quartier de la « zone de captage », à l’est de la capitale. Un périmètre urbain initialement destiné à absorber les eaux de pluie mais où les habitants se sont mis à construire frénétiquement.

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Et cet ancien ministre (sous Abdou Diouf puis Abdoulaye Wade) et député (2012-2022) de pointer, lui aussi, l’incivisme qui conduit trop souvent les Dakarois à utiliser les canaux à ciel ouvert comme des décharges publiques, les empêchant ainsi de jouer leur rôle bénéfique au moment de l’hivernage – la saison des pluies. « Dakar dispose d’un système d’égouts très performant. Mais couvrir ces canaux afin d’empêcher qu’on y jette n’importe quoi coûterait des milliards de francs CFA. Et leur entretien pré-hivernal, afin d’en évacuer les déchets, prend du temps. »

Urbanisation galopante

« L’origine du problème n’est pas spécifique au Sénégal, cette situation se retrouve dans toute l’Afrique », rappelle Gaye Abou Ahmad Seck, le directeur de cabinet du ministre des Collectivités territoriales, du Développement et de l’Aménagement des territoires, Oumar Guèye. « Au Sénégal, le taux d’urbanisation, qui était de 23 % dans les années 1960, est désormais de 46 % », indique-t-il.

À l’arrivée, des zones inondables, autrefois agricoles, se retrouvent aujourd’hui occupées. « Lorsqu’on est soumis à une forte croissance dans les zones urbaines, il est nécessaire de développer une politique adaptée en matière d’assainissement et d’aménagement du territoire, analyse Gaye Abou Ahmad Seck. Or les nouveaux habitants s’installent dans des communes qui ne disposent pas encore des outils nécessaires. »

Lui-même maire de la commune de Bargny, dans la grande banlieue, jusqu’aux élections locales de janvier 2022, il connaît bien les problèmes que pose la frénésie immobilière dont toute la région de Dakar fait l’objet. « À force de construire partout, on a perturbé le cycle de l’eau. Les pluies n’ont plus d’espace où stagner, le temps d’infiltrer la nappe phréatique ou de s’évaporer », regrette-t-il.

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Dès son arrivée au pouvoir, en 2012, Macky Sall avait pourtant doté le Sénégal d’un plan décennal de lutte contre les inondations, dont le budget s’élevait à 700 milliards de francs CFA [1,067 milliard d’euros] « Malgré cette volonté affichée de prendre les choses à bras le corps, la situation, en 2022, n’est guère meilleure qu’elle ne l’était en 2012 », déplore toutefois l’opposant Thierno Bocoum.

Gaye Abou Ahmad Seck se veut malgré tout optimiste quant à la prise en compte de ce sujet sensible par les pouvoirs publics. « En 2021 a été adopté un plan d’aménagement et de développement territorial national qui comporte 20 orientations et 209 actions à mener », indique le directeur de cabinet du ministre Oumar Guèye, rappelant que les services de ce dernier ont récemment élaboré une loi d’orientation pour l’aménagement et le développement territorial – laquelle prévoit des schémas à l’échelle départementale et communale.

Dans les villes nouvelles de Diamniadio et du Lac Rose, les solutions précèdent les hommes

Avec un objectif majeur : favoriser l’évacuation des eaux de pluie vers l’océan. « Dans les villes nouvelles de Diamniadio et du lac Rose, les solutions précèdent les hommes. Les enjeux liés à l’assainissement doivent être pensés avant l’installation des populations, et non après », tranche-t-il.

Ces villes nouvelles, encore en phase d’élaboration progressive, à une vingtaine de kilomètres de Dakar, suffiront-elles à pallier les divers problèmes liés à la saturation démographique de la capitale sénégalaise ? « Il est indispensable d’aérer le patrimoine bâti dans Dakar et dans les grandes villes de la banlieue comme Guédiawaye, Pikine ou Rufisque, estime Gaye Abou Ahmad Seck. Il y a des zones qu’il conviendrait de raser après avoir trouvé des solutions pour reloger leurs habitants. Cette restructuration urbaine est la seule option : il faut inciter un maximum d’habitants et d’entreprises à sortir de Dakar. »