Politique

Algérie – Enseignement de l’anglais : le pays est-il prêt ?

À partir de la prochaine rentrée scolaire, les petits Algériens seront initiés à l’anglais. Infrastructures, matériel, recrutement… cette petite révolution nécessite moyens et organisation.

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Par - à Béjaïa
Mis à jour le 17 août 2022 à 17:57

Dans une salle de classe du Sahara algérien. © Andy Johnstone/PANOS-REA

En Algérie, l’anglais sera désormais enseigné dès l’école primaire à partir de la prochaine rentrée scolaire, en septembre. C’est le président de la République lui-même qui en a fait l’annonce au cours d’une réunion du conseil des ministres tenue le 19 juin. Les petits Algériens de 3e année (équivalent du CE2 en France) seront ainsi initiés à une deuxième langue étrangère, en plus du français.

Une opération qui semble avoir été menée tambour battant car, après avoir souligné la nécessité de revoir les programmes d’enseignement, Abdelmadjid Tebboune a ordonné « le lancement immédiat d’une large consultation auprès des acteurs du secteur de l’éducation ».

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À partir du 3 août, le ministère de l’Éducation lance une vaste campagne de recrutement d’enseignants licenciés en anglais ou disposant de diplômes d’interprétariat. Un branle-bas de combat qui témoigne de l’ampleur de la tâche.

Doutes de faisabilité

Interrogé, cet inspecteur de français se pose pour sa part « beaucoup de questions » et espère avant tout qu’il n’y a « pas d’arrière-pensée idéologique dans cette décision » qu’il estime précipitée.

« À mon sens, s’il y a introduction d’une nouvelle langue dans un système éducatif, il faut que cela soit bien préparé, bien réfléchi et réalisé dans un cadre structuré. Avons-nous les moyens d’introduire une autre langue étrangère de façon aussi rapide ? Disposons-nous des infrastructures, des locaux, du matériel didactique ? Comment pouvons-nous annoncer le recrutement d’un coup de 25 000 enseignants sans formation spécifique ? » s’interroge le cadre, qui compte près de quinze ans d’expérience dans son domaine.

Pour Boudjema Mohri, inspecteur d’anglais et membre du Conseil national des programmes (CNP), chargé d’élaborer ce qui sera enseigné à l’école, l’idée d’introduire l’anglais au primaire n’est pas nouvelle. C’est en mars 2021 que le CNP a relancé le chantier des langues, et spécialement de l’anglais, à tous les cycles.

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« L’idée d’introduire l’anglais dès le primaire est assez ancienne. Il y a même une tentative qui date de 1993, avec la création d’écoles pilotes. Je me souviens bien de celle de l’école primaire de Guendouza à Akbou. Cette expérience a tourné court car on avait demandé aux parents de choisir entre l’anglais et le français. Il fallait, plus tard, encadrer les enfants de cette école car ils ont eu des difficultés à assimiler la langue française durant le reste de leur cursus scolaire », raconte Boudjema Mohri.

À partir de cette année donc, l’anglais fera son apparition aux côtés des autres langues, dont le français, pour les élèves de troisième année. Il ne s’agit pas de remplacer le français, mais plutôt d’une initiation à l’anglais qui permettra aux élèves d’en acquérir les bases.

Niveau insuffisant des étudiants

Parmi les éléments qui ont motivé cette décision du président algérien, les difficultés en anglais des étudiants de certaines filières comme la pétrochimie, où la langue de Shakespeare est reine.

À titre d’exemple, certains instituts liés au groupe pétrolier Sonatrach sont contraints de programmer un module d’anglais spécifique et technique. Dans les filières telles que gestion-économie, génie électrique, finance, mathématiques, techniques-mathématiques et science, les élèves reçoivent un enseignement d’anglais littéraire.

Ce qui explique leurs difficultés à maîtriser le jargon spécifique aux matières techniques. « Après des années d’anglais littéraire, nos bacheliers trouvent des difficultés à déchiffrer une simple fiche de documentation technique », se désole Boudjema Mohri.

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Au sein du CNP, on s’active donc à concrétiser toutes ces passerelles entre les ministères de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur pour une meilleure spécialisation des étudiants, afin de répondre aux besoins spécifiques du pays.

D’autant plus que c’est généralement en anglais que les Algériens communiquent avec leurs partenaires économiques, qu’ils soient chinois, turcs, allemands, russes ou américains, le français n’étant valable que pour la France et quelques pays africains.

Les enseignants se bousculent

« Bien avant cette décision du président de la République, nous avions déjà entamé un travail de longue haleine sur l’enrichissement de l’anglais dans les cycles moyen et secondaire pour aller vers un enseignement général et un autre spécialisé », affirme encore Boudjema Mohri.

À quelques semaines de la rentrée scolaire, reste à valider le programme et à déterminer le volume horaire consacré à cette nouvelle matière. Sur la question des manuels scolaires, Boudjema Mohri estime qu’ils ne sont pas indispensables pour ce niveau basique d’initiation à une langue étrangère. Le CNP a par ailleurs préparé des documents guides afin de faciliter la tâche des enseignants.

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Si des questions d’organisation demeurent, les candidats à l’enseignement de l’anglais ne manquent pas. Alors que le nombre d’écoles primaires en Algérie dépasse les 20 000, à elle seule, la direction de l’Éducation de Bejaïa a déjà reçu plus de 18 000 demandes de recrutement en à peine une dizaine de jours.