Politique

Afrique du Sud : le massacre de Marikana, une tache indélébile pour Cyril Ramaphosa

Le meurtre de 34 grévistes par la police nationale, le 16 août 2012, continue de poursuivre le président sud-africain, qui siégeait à l’époque au conseil d’administration de Lonmin, l’entreprise propriétaire de la mine.

Par - à Johannesburg
Mis à jour le 16 août 2022 à 13:12

Des policiers sud-africains autour des corps de mineurs tués lors de la grève, le 16 août 2012 à Marikana. © AP/SIPA

« Cyril Ramaphosa le sanguinaire. » Le parti des Combattants pour la liberté économique (EFF) ne fait pas dans la dentelle quand il s’agit d’impliquer le chef de l’État dans le massacre de Marikana. Le deuxième parti d’opposition sud-africain l’accuse d’être responsable de la mort des 34 mineurs qui faisaient grève pour demander une augmentation de salaire le 16 août 2012. Celui qui n’était alors qu’un homme d’affaires occupait le poste de directeur non-exécutif de l’entreprise Lonmin (devenue Sibanye-Stillwater), l’une des plus grosses mines de platine au monde, dans la province du North West. Au total, 44 personnes ont perdu la vie lors de ce mouvement social.

Odieux criminels

La commission d’enquête Farlam n’a pas inquiété Cyril Ramaphosa. En revanche, elle a révélé comment il aurait usé de sa position au sein du Comité national exécutif (NEC) du parti au pouvoir, le Congrès national africain (ANC), pour influer sur le cours de la grève. Dans un e-mail envoyé au responsable commercial de la mine, la veille de la tuerie, Cyril Ramaphosa qualifiait les grévistes « d’odieux criminels » devant être traités comme tels. Il demandait que des actions soient menées et expliquait en avoir parlé aux ministres de la Police et des Ressources minérales.

Depuis ces révélations, et malgré les excuses de Ramaphosa concédant avoir utilisé un langage inapproprié, les EFF ne lâchent plus le président. La formation politique, qui vient de fêter ses 9 ans, avait été lancée par Julius Malema en 2013 à Marikana. Deux ans plus tard, Malema déposait plainte dans un commissariat de Marikana contre Cyril Ramaphosa, contre l’ancien ministre de la Police, Nathi Mthethwa, et contre les chefs de la police sud-africaine pour leur rôle supposé dans le massacre. Les EFF alimentent également un fonds de soutien aux veuves des mineurs.

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Ces femmes, Cyril Ramaphosa ne les a jamais rencontrées malgré sa promesse. « Les précédentes tentatives ont échoué à cause de problèmes logistiques – certaines familles de victimes ayant déménagé – et à cause du manque de soutien de certains acteurs clés », fait savoir Vincent Magwenya, le porte-parole de la présidence. Ce dixième anniversaire ne sera donc pas l’occasion d’un retour à Marikana. Cyril Ramaphosa se déplace au sommet de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) en RDC. Son absence ne surprend pas Joseph Mathunjwa, à la tête du syndicat des mineurs et des ouvriers de la construction (AMCU), majoritaire dans les mines de platine. « Sa conscience lui pèse », pense-t-il.

Loin des yeux mais près du cœur, rebondit la présidence. « Le président se souviendra toujours de ces événements tragiques […] comme l’un des moments les plus tristes de l’ère post-démocratique et comme une malédiction pour l’histoire contemporaine de l’Afrique du Sud », relaie Vincent Magwenya. Le massacre de Marikana est souvent comparé à celui de Sharpeville, le 21 mars 1960, quand la police du régime raciste de l’apartheid tirait sur la foule et tuait 69 personnes. Une mise en parallèle destinée à souligner les échecs de l’avènement de la démocratie en 1994.

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« C’est malheureux qu’un tel événement ait pu se produire sous le gouvernement démocratique d’un ancien mouvement de libération », abonde Nono Maloyi, fraîchement élu président de l’ANC dans la province du North West. Pour autant, il ne prendra part à aucune commémoration aujourd’hui. Nono Maloyi explique que le week-end électoral a été éreintant et que le nouveau bureau n’est pas encore entré en fonction. « À l’époque, l’actuel secrétaire provincial de l’ANC était très impliqué […]. Il a rencontré les familles, les veuves, ce que nous continuerons à faire », insiste Nono Maloyi pour dissiper tout soupçon d’indifférence.

Impunité

Malgré la réticence de Cyril Ramaphosa à rencontrer les veuves, malgré la révélation d’e-mails le dépeignant en homme d’affaires antisocial ou son rôle présumé dans la réponse policière conduisant au massacre des mineurs, la tragédie de Marikana n’a pas eu de conséquences sur sa carrière politique. Au contraire, puisque quatre mois après la tragédie, Cyril Ramaphosa était élu vice-président de l’ANC en décembre 2012, puis vice-président de la République en 2014 avant de prendre la tête du pays en 2018.

Le sentiment d’impunité qui entoure les cadres de l’ANC ne sera pas démenti par Marikana. L’impopulaire Nathi Mthethwa est désormais ministre de la Culture et des Sports. Il avait pourtant accepté d’être tenu pour responsable devant la commission d’enquête. Susan Shabangu, ancienne ministre des Ressources minérales, deviendra ministre du Développement social sous Ramaphosa.

L’ANC a profité du sang des mineurs

« Ceux qui sont au pouvoir, au gouvernement et à l’ANC ont profité du sang des mineurs », condamne le sociologue Luke Sinwell. Il pointe ainsi le poids du secteur minier dans l’enrichissement personnel de Cyril Ramaphosa et le soutien de certains syndicats pour faire élire les représentants de l’ANC. « L’ANC a joué un rôle dans le meurtre de mineurs, qui les ont pourtant aidés à prendre le pouvoir. Le tout, sans en subir les conséquences », dénonce le coauteur de Marikana : A View from the Mountain and a Case to Answer, publié en 2012.

Double jeu

Dans ce livre collectif, les chercheurs mettent en évidence le double jeu du Syndicat national des mineurs (NUM). Avant de passer de l’autre côté de la barrière et de faire fortune grâce à ses investissements dans les mines, Cyril Ramaphosa fut le premier secrétaire national du NUM en 1982. Allié de l’ANC, négociateur privilégié par les dirigeants de Lonmin, le NUM suscitait la colère des mineurs de Marikana. Lors d’une marche de milliers de grévistes vers les bureaux du NUM, cinq jours avant le massacre, des syndicalistes ont tiré sur les manifestants. Cet accès de violence aurait poussé les mineurs à se défendre et à défiler armés, notamment de machettes, engendrant une réponse policière plus violente. Les forces de l’ordre étaient équipées d’armes automatiques pour contenir un mouvement social.

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À la suite du drame de Marikana, l’influence du NUM a fondu au profit du syndicat adverse et non affilié au gouvernement, l’AMCU. C’est peut-être la seule conséquence politique notable du massacre. « Ce qui s’est passé en août 2012 a été instrumentalisé par des politiciens mécontents pour exister politiquement au détriment des 44 mineurs tués et de leurs familles, nous écrit Luphert Chilwane, porte-parole du NUM. En tant que syndicat responsable, nous décourageons quiconque veut politiser cet événement malheureux. »

« Rôle toxique »

Ses camarades ne l’entendent pas de la même oreille. En 2015, 349 mineurs ont porté plainte contre Cyril Ramaphosa, Sibanye-Stillwater (ex-Lonmin) et le gouvernement pour essayer d’obtenir 600 millions d’euros de dédommagement. Ils sont représentés par Dali Mpofu, avocat et membre des EFF. Dans un jugement rendu au début du mois de juillet, la Haute Cour de Johannesburg a rejeté les soupçons de collusion entre Ramaphosa, le gouvernement et la police. En revanche, la Cour n’a pas écarté les soupçons d’influence exercée par Ramaphosa sur l’autorité policière. Les plaignants pourraient vouloir s’engouffrer dans la brèche. Les EFF se sont félicités d’un « petit mais significatif pas dans la bonne direction » pour dévoiler  « le rôle toxique » joué par le président dans la mort des mineurs.