Politique

Emmanuel Macron en quête de bons petits soldats africains ?

La France n’a plus de vision économique sérieuse en Afrique francophone. En revanche, elle tente de maintenir sa suprématie sur les esprits des nouvelles générations africaines. L’enjeu : faire en sorte que le continent reste dans le camp du monde unipolaire.

Mis à jour le 24 août 2022 à 09:31
Yann Gwet

Par Yann Gwet

Analyste politique.

Paul Biya accueillant Emmanuel Macron au palais présidentiel, à Yaoundé, le 26 juillet 2022. © Desire Danga Essigue/REUTERS

En avril 2022, le Premier ministre Boris Johnson a fait une visite de deux jours en Inde, ancien joyau de la couronne britannique, où l’héritage de l’empire s’écrit en lettres de sang : 35 millions de morts à la suite d’épidémies et de famines – dont plusieurs anthropogéniques –, des massacres à grande échelle et, plus largement, la réduction à néant d’une civilisation brillante et prospère.

Tout comme celle qu’Emmanuel Macron a faite en juillet au Cameroun, cette visite avait un objectif stratégique et économique. Sur le plan stratégique, Boris Johnson voulait s’assurer le soutien de l’Inde dans la croisade occidentale contre la Russie, comme le président français l’a fait ensuite avec le Cameroun. Sur le plan économique, le futur ex-locataire du 10 Downing Street se proposait de resserrer les liens commerciaux avec une ancienne colonie décomplexée, émancipée, courtisée. La Grande-Bretagne a en effet vu son influence dans son ancienne colonie fondre comme neige au soleil au profit de la Chine, des États-Unis, des Émirats arabes unis… Il en va de même pour la France avec l’Afrique. Mais les similitudes s’arrêtent là.

Supériorité des mots sur la réalité

Boris Johnson considère l’Inde comme un partenaire d’avenir. Un accord de libre-échange était en cours de négociation entre Londres et New Delhi. Le Premier ministre s’est entretenu avec d’importants industriels indiens, a annoncé la signature de plusieurs accords commerciaux dans des domaines tels que les technologies de pointe, la recherche médicale, les énergies renouvelables. Rien de tel pour un président français qui croit en la supériorité des mots sur la réalité.

Quelle est cette réalité ? Toute la politique française au Cameroun a consisté à assurer la pérennité du régime de Paul Biya, et ce depuis que ce dernier a accédé à la présidence. Cette emprise politique a certes desservi le peuple camerounais, mais elle a assuré aux entreprises françaises un accès privilégié aux ressources du pays, dans un contexte de faible concurrence internationale. De sorte que, comme l’a indiqué une journaliste française lors de la conférence de presse des chefs d’État français et camerounais à Yaoundé, les entreprises françaises « représentaient 40 % de l’économie camerounaise voilà une trentaine d’années ».

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Ce modèle ne pouvait durer. L’aboutissement logique de toute autocratie incompétente est la destruction. Quatre décennies d’un régime du « renouveau » soutenu par Paris ont ainsi mis à mal la cohésion sociale, l’unité nationale, la stabilité politique et, par conséquent, l’environnement économique camerounais. Les entreprises françaises ont pris acte de ce délitement généralisé, se sont progressivement détournées du Cameroun ainsi que d’autres pays d’Afrique francophone où les mêmes schémas étaient à l’œuvre, et s’en sont allées voguer vers des horizons plus prometteurs. Elles ont, il est vrai, été aidées par l’émergence d’acteurs plus efficaces que le secteur privé français, coutumier du confort de monopoles souvent indûment acquis.

Absence d’ambition et de vision

Aujourd’hui, les entreprises françaises représentent à peine 10 % de l’économie camerounaise. L’Afrique dans son ensemble représente 5,3 % du commerce extérieur français, tandis que les échanges avec les pays de la zone franc s’établissent à un niveau rachitique de 0,6 % .

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En plus du Maghreb, la France des affaires mise sur les grandes économies d’Afrique anglophone (Nigeria, Afrique du Sud, Kenya, Tanzanie) ou lusophone (Angola), dont l’absence historique de « relation privilégiée » avec Paris a pu contribuer à une forme de stabilité et de dynamisme, inexistants dans les pays du pré carré. Écouter le président français citer les secteurs qu’il juge prioritaires pour la reconquête économique de la France au Cameroun suffit à se convaincre de l’absence totale d’ambition et de vision pour donner corps à une relation économique rénovée avec les anciennes colonies d’Afrique : « les industries culturelles et créatives, le sport, l’entrepreneuriat ». Vraiment ?

Des investissements dans ces domaines auraient une portée négligeable pour le Cameroun. Outre que la France est déjà active dans certains de ces secteurs, ils ne sont tout simplement pas décisifs pour l’avenir du pays. Pour autant, la priorité qui leur est accordée informe sur les objectifs de la France au Cameroun (et en Afrique francophone). Sport, industries culturelles et créatives, entrepreneuriat (tel que conçu par la bien-pensance de l’époque) sont des secteurs qui intéressent, fédèrent et imprègnent l’imaginaire de la jeunesse.

Façonner les esprits

Si leur potentiel en matière de création d’emplois est limité, ils sont importants d’un point de vue stratégique. Ils permettent, à moindres frais, de véhiculer des valeurs, de créer des communautés, de façonner les esprits. À Montpellier, la « jeunesse » était déjà l’objet des attentions d’Emmanuel Macron, qui semble avoir décidé que, pour la France, le nerf de la guerre en Afrique francophone est le maintien de la suprématie française sur les esprits des nouvelles générations africaines.

Mais que leur propose la France ? Les déclarations d’Emmanuel Macron laissent peu de doutes sur les attentes françaises : les pays du pré carré, dont le Cameroun, doivent soutenir le camp occidental (celui du Bien) dans sa croisade contre l’émergence d’un monde multipolaire.

L’une des questions fondamentales posées par la visite d’Emmanuel Macron au Cameroun est donc celle, cruciale, du destin de l’Afrique francophone. Serons-nous les petits soldats de la croisade occidentale pour la perpétuation d’un monde unipolaire ? Ou, sans hostilité à l’endroit de quiconque mais dans le souci de défendre les intérêts des peuples africains, prendrons-nous notre part dans le vaste mouvement de refondation d’un ordre mondial plus équilibré, porté par des pays avec lesquels nous avons aussi une histoire partagée : celle de la déshumanisation, de l’asservissement, de l’espoir d’une vie enfin digne…