Politique

L’art de perdre ses meilleurs amis, par Fouad Laroui

Depuis quelques mois, de nombreux Marocains, Algériens et Tunisiens n’arrivent plus à obtenir de visa pour la France, comme l’artiste ElGrande Toto, qui était attendu pour un concert. Si le but est d’écœurer les plus francophiles d’entre eux, il est parfaitement atteint.

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Mis à jour le 16 août 2022 à 16:46
Fouad Laroui

Par Fouad Laroui

Ecrivain

Un Marocain faisant des démarches pour obtenir un visa Schengen (ici à Rabat, le 28 septembre 2021). © Fadel Senna / AFP)

Au cours des dernières semaines, la scène s’est répétée plusieurs fois. Je demande à une amie ou un collègue où ils passent leurs vacances, ils répondent « Tétouan, pour ses plages » ou « Dakhla, pour le kite-surfing » ou « le Haut-Atlas pour le trekking et pour ses vallées haut perchées, qui sont des merveilles ». Mais en grattant un peu, je m’aperçois que s’ils passent les vacances au pays, c’est par défaut : ils n’ont pas reçu de visa pour la France.

Comme une tare

Certains l’avouent avec une certaine gêne – un refus de visa, c’est comme une tare. J’essaie de les consoler en leur rappelant que Régis Debray, tout conseiller qu’il était d’un président de la République, Mitterrand en l’occurrence, s’était vu refuser un visa pour les États-Unis. Maigre consolation : l’ancien compagnon du Che pouvait porter le refus de visa yankee comme un badge d’honneur. Mais eux ? Qu’ont-ils fait à la doulce France ? Ils n’ont pas pris les armes contre elle, bien au contraire, c’était pour eux une deuxième patrie, celle de Montaigne, de Voltaire et de Hugo.

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Certains l’annoncent avec les accents d’une rage froide, comme le rappeur ElGrande Toto, dont un concert prévu le 11 août à Sète a été annulé parce qu’il s’est vu refuser son visa. Sète, la ville de Paul Valéry, de Jean Vilar et de Georges Brassens, est jumelée avec ma bonne ville d’El Jadida, ce qui m’a rendu personnel l’affront fait à l’ami Toto ; lequel a ajouté qu’il était fort probable que sa prochaine tournée en Europe, qui devait débuter en octobre, soit également annulée pour la même raison. C’est triste.

Certains de mes amis font contre mauvaise fortune bon cœur. Demander un visa pour la France, c’est devenu une sorte de loto, disent-ils. On essaie et, si on n’a pas le bon numéro, on file en Turquie. Ce n’est pas mal non plus, la Turquie…

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Cette politique de restriction touche le Maroc et l’Algérie – ainsi que la Tunisie, mais moins durement. Réduire de moitié le nombre de sésames Schengen accordés aux Marocains et aux Algériens est une mesure censée faire pression sur leurs États afin que ceux-ci traînent moins les pieds lorsqu’il s’agit de reprendre chez eux leurs ressortissants indésirables dans l’Hexagone. Je n’entre pas ici dans une discussion sur le bien-fondé, ou non, de cette stratégie. Je constate seulement les dégâts collatéraux qu’elle cause.

Réaction d’orgueil

Plusieurs de mes amis cherchent aujourd’hui, pour leurs enfants, une alternative à la Mission française – les Belges et les Américains ont le vent en poupe. Certains se sont mis à m’envoyer leurs messages in English – je ne blague pas. Une cousine que je n’avais jamais entendu parler arabe, une inconditionnelle de France 2, d’Amélie Nothomb et de Boris Cyrulnik, m’a parlé avant-hier en darija – l’arabe dialectal marocain – à mon grand effroi. J’ai cru tout d’abord qu’elle avait viré au wahhabisme ; mais non : visa refusé, réaction d’orgueil, bye-bye la langue de Montaigne…

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Dale Carnegie a publié en 1936 son best-seller Comment se faire des amis, traduit dans des dizaines de langues et encore très lu aujourd’hui. L’un des principes du manuel était : « Faites sentir à votre interlocuteur qu’il compte pour vous. » Refuser un visa à quelqu’un qui remplit toutes les conditions d’éligibilité, c’est lui dire qu’il ne compte pour rien. C’est le contraire de ce que préconisait Carnegie. On a l’impression que certains, à Paris, l’ont lu à l’envers : ils sont devenus maîtres dans « l’art de perdre ses meilleurs amis ».