Société

Algérie : dans les Aurès, chez les oubliés de la révolution

| Par
Les Balcons de Ghoufi abritent des maisons troglodytes qui dateraient de l'an 680.

Les Balcons de Ghoufi abritent des maisons troglodytes qui dateraient de l'an 680. © Omar Sefouane pour J.A.

Berceau de l’insurrection indépendantiste algérienne, les Aurès semblent à l’abandon. Pourtant, le territoire bénéficie d’un patrimoine naturel hors du commun.

Lundi 1er novembre 1954. L’autocar Berliet GLC qui relie Biskra à Arris, dans le massif des Aurès (est du pays), s’arrête net dans les gorges de Tighanimine, où un barrage a été dressé par un commando de maquisards du Front de libération nationale (FLN). Hadj Sadok, caïd d’un village voisin et ancien capitaine de l’armée française, descend du bus avant d’essuyer une rafale. Guy Monnerot, 23 ans, instituteur, est touché à la poitrine ; sa femme Jeanine, 21 ans, grièvement blessée. Il est 10 heures du matin. L’acte fondateur qui a déclenché la guerre pour l’indépendance de l’Algérie vient de s’achever dans le sang.

Près de soixante ans plus tard, le temps semble s’être figé à Tighanimine (« les roseaux », en berbère). Le site ressemble à un décor de western de Sergio Leone. Le bitume de la route – la seule – qui relie Biskra à Batna, la capitale des Aurès (435 km au sud-est d’Alger), n’a pas été refait depuis des lustres. Sur ce lieu hautement symbolique de l’insurrection de 1954, les autorités ont érigé un monument en forme d’obélisque à la gloire des martyrs de la révolution, qui, selon le FLN, a fait 1,5 million de morts.

C’est au pied de cette stèle, dont le portail en fer demeure éternellement clos, que Mourad, 22 ans, a installé son commerce ambulant, une petite fourgonnette d’occasion payée par son frère 320 000 dinars (environ 3 000 euros). Originaire du village de Taghit, Mourad vend des sandwichs, des boissons chaudes et fraîches, et des cigarettes à l’unité. « En choisissant de m’installer ici, je pensais bien gagner ma vie avec les touristes et les voyageurs qui y font escale, dit-il. Mais la guerre, la révolution, les maquisards, tout cela est vieux et n’intéresse presque plus personne. C’est à peine si j’arrive à gagner 10 000 dinars par mois, un peu plus de la moitié du smig [fixé à 18 000 dinars]. Ici, comme dans presque tous les autres villages alentour, nous sommes des laissés-pour-compte. » 

Bakchich

"À Tkout et dans tous les villages des Aurès, il n’y a pas de travail. Le pire est qu’il n’y a même pas d’espoir d’en trouver."

Mourad a déposé des demandes de subventions à l’Agence nationale de soutien à l’emploi des jeunes (Ansej), mais ses dossiers sont restés dans les tiroirs de l’administration. « Si tu n’as pas de piston ou si tu ne verses pas une tchipa [bakchich] à un responsable à Arris ou à Batna, tu n’obtiens rien, explique le jeune homme. Alors pour chercher du travail les jeunes partent pour Oran, Annaba ou Alger. Nous avons fait la révolution, mais l’indépendance est passée ici sans s’arrêter. »

À Tkout, à 80 km de Batna, ceinturé par une chaîne de montagnes et devenu commune mixte dès 1913, l’État n’a pas investi et les entreprises privées sont inexistantes. Pas d’usines, pas de petites fabriques pour absorber le chômage. Résultat : dans les cafés du village, des cohortes de jeunes désoeuvrés tuent le temps en regardant des chaînes étrangères, notamment Al-Jazira, sirotent des cafés froids à longueur de journée en fumant l’araâr [« genièvre »], très répandu dans la région. « À Tkout et dans tous les villages des Aurès, il n’y a pas de travail, confirme Lyes, gérant d’un café. Le pire est qu’il n’y a même pas d’espoir d’en trouver. Les gens d’Alger nous ont simplement oubliés. »

Pourtant, poursuit Lyes, « le pays des Chaouis [habitants des Aurès] a enfanté beaucoup d’hommes de pouvoir, notamment dans l’armée. Les anciens ministres de la Défense Khaled Nezzar et Liamine Zéroual, pour ne citer qu’eux, sont de Batna. Qu’ont-ils apporté aux Chaouis ? Rien. Et on fume l’araâr en attendant des jours meilleurs, sachant qu’on n’attend plus rien ». Ghafour, 30 ans, militant des droits de l’homme, regrette lui aussi cette amnésie : « Le premier martyr a été tué en 1954, le dernier a bouclé la boucle en 1962, observe-t-il. C’est dire le lourd tribut que les hommes et les femmes ont payé à la patrie. Leurs enfants n’ont rien obtenu en retour de ces sacrifices. »

S’il n’y avait que ça… Depuis 2005, Tkout détient un triste palmarès. Celui du nombre de tailleurs de pierre emportés par la silicose, une maladie pulmonaire provoquée par l’inhalation des poussières dégagées par la roche. On ignore l’origine de cette tradition de taillage et de polissage. Toujours est-il que ce village a vu naître une légion d’artisans qui exercent leur talent aux quatre coins du pays. Si les compétences de ces derniers font la fortune des marchands de pierres, elles ne rapportent souvent que des maux à ces tailleurs, jeunes pour la plupart, qui travaillent sans masque de protection et ne bénéficient d’aucune couverture sociale.

Certes, la mairie de Tkout ainsi que de généreux bienfaiteurs tentent de soulager le calvaire des malades en fournissant les bouteilles d’oxygène indispensables à leur survie, mais ces aides sont loin d’enrayer la spirale des décès – une centaine à Tkout, selon des statistiques non officielles. Le jour de notre passage, Salah Lounissi, un autre tailleur de pierre, mourait. Il avait 34 ans.

 

Dépourvue d’infrastructures touristiques, la région semble figée.

© Omar Sefouane pour J.A.

Pourtant, au sud du village, un site naturel d’une beauté à couper le souffle, les Balcons de Ghoufi, pourrait apporter richesse et prospérité aux habitants de la région, pour peu qu’il soit un minimum mis en valeur afin d’accueillir des touristes, étrangers ou algériens. De profondes crevasses façonnées par le temps, sur plusieurs dizaines de kilomètres, comme autant de répliques en miniature du Grand Canyon d’Arizona… Si la présence humaine dans les falaises et les oasis des gorges de Ghoufi ne peut être datée avec exactitude, la légende locale rapporte que des familles y ont édifié de petits villages, autour de vergers et de palmeraies, depuis les débuts des invasions arabes, vers l’an 680. Pour se protéger des envahisseurs, les autochtones avaient construit des maisons troglodytes dans les rocheuses, dont un bon nombre existent encore aujourd’hui. Complètement déserté par les familles au début des années 1990, le site reste un splendide musée naturel qui aurait dû être classé patrimoine mondial de l’Unesco, à l’instar des ruines romaines de Timgad ou de la Casbah d’Alger, et bénéficier ainsi d’enveloppes financières pour garantir sa pérennité. 

"Magasins Bouteflika"

Pour réhabiliter les gorges de Ghoufi, les autorités ont aménagé des esplanades, qui s’ouvrent sur trois balcons vertigineux, et des circuits pédestres pour permettre aux visiteurs d’accéder aux habitations troglodytes, qui, hélas, tombent en ruine. Dans le cadre d’un programme national intitulé « Emplois jeunes » et ironiquement rebaptisé Mahalate Bouteflika (« les magasins Bouteflika »), la mairie de Ghassira, dont dépend Ghoufi, a distribué en 2011 des locaux commerciaux à des habitants de la commune. Mais sur la vingtaine d’échoppes construites grâce aux fonds gouvernementaux, seules six ont ouvert et vendent des objets traditionnels (géodes, tapis, bijoux, etc.).

Houda Mohand, dont le père a été tué par l’armée française en 1955, fait partie de ces bénéficiaires. Guide touristique depuis quelques dizaines d’années, cet homme à la dégaine de Klaus Kinski connaît les gorges dans leurs moindres recoins. « Les touristes étrangers ne viennent presque plus ici parce que la région est dépourvue d’infra­structures hôtelières, regrette Mohand. Et la grande majorité des Algériens ne respecte pas les lieux, quand ils ne les vandalisent pas et ne pillent pas ces maisons centenaires. Si on pouvait confier la gestion de ce site à des promoteurs sérieux, étrangers de préférence, construire des hôtels, des gîtes, des restaurants, proposer des circuits de randonnée, on créerait alors des centaines d’emplois, et on engrangerait des millions de dollars par an. »

Ghafour opine. Les deux seuls hôtels du coin, l’un à Ghoufi et l’autre à Mchounene, ont fermé. « Regardez les paysages, le soleil, les nuages : ce sont les mêmes à Ghoufi que dans le Colorado, maugrée Ghafour. Pourquoi les Américains mettent-ils en valeur leur patrimoine quand chez nous on le laisse en ruine ? » 

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte