Agroalimentaire
Usine de décorticage de noix de cajou du holding nigérian Tropical General Investment (TGI), au Bénin, en novembre 2017. © Jacques Torregano pour JA

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Économie

Afrique de l’Ouest : les zones de transformation agricole, une bonne idée ?

Parcs agro-industriels, agropoles, zones économiques spéciales… Côte d’Ivoire, Sénégal, Bénin, Togo misent sur ces espaces pour créer de la valeur localement. Explications.

Mis à jour le 19 septembre 2022 à 12:38

Transport de sacs de cacao par camion à Soubre, Côte d’Ivoire. © REUTERS/Luc Gnago

Parcs agro-industriels, agropoles, zones économiques spéciales… Les infrastructures visant à transformer localement les produits agricoles pour générer davantage de valeur ajoutée connaissent un regain de vitalité sur le continent, en particulier en Afrique de l’Ouest. Togo, Bénin, Nigeria, Côte d’Ivoire, Sénégal, et même le Gabon, en Afrique centrale, se sont engagés dans cette voie.

Les pays de la région affichent de grandes ambitions, d’autant que leurs systèmes alimentaires ont subi les conséquences de la pandémie de Covid-19 puis par celles de la guerre en Ukraine. Ils sont notamment soutenus par la Banque africaine de développement (BAD) à travers le programme « Nourrir l’Afrique 2016-2025 ». Alors que ces annonces de nouveaux investissements se multiplient, différents modèles sont expérimentés. À l’évidence, États et acteurs privés cherchent encore la bonne formule.

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Au Togo et au Bénin, où se développent respectivement les zones d’Adétikopé et de Glo-Djigbé, les gouvernements ont noué un partenariat avec Arise Integrated Industrial Platforms (Arise IIP). Spécialisé dans les plateformes logistiques et industrielles, ce groupe a été fondé et reste dirigé par Gagan Gupta, l’ancien patron d’Olam au Gabon. L’idée ? Maximiser la valeur des ressources naturelles (coton, noix de cajou, soja, céréales, fruits tels que la mangue ou l’ananas) en les transformant localement, dans l’objectif de les exporter dans le monde entier. À cette fin, Arise propose un forfait clé en main à des investisseurs, notamment étrangers, afin de les inciter à lancer des activités sur place.

Effet d’entraînement

« Au Togo et au Bénin, cela créera plusieurs milliers, voire des dizaines de milliers d’emplois directs, auxquels s’ajouteront des emplois indirects dans un certain nombre de pôles de services : entreprises d’intérim, usines de fourniture de pièces détachées, d’emballage, de maintenance technique, de traitement des déchets, de transport du personnel », explique Pierre Ricau, analyste de marchés chez Nitidæ. Le gouvernement togolais, qui fonde également des agropoles, espère que 40% des produits agricoles du pays seront transformés sur place d’ici à 2030.

Confier notre destin agricole à des entreprises étrangères est une erreur

Ce modèle, en plein essor depuis l’annonce de la création, d’ici à la fin de l’année, de zones dans les deux Congos, au Sénégal et au Rwanda, ne fait toutefois pas l’unanimité. « Confier notre destin agricole à des entreprises étrangères est une erreur », affirme ainsi Gustav Bakoundah, fondateur de l’entreprise agroalimentaire biologique Label d’or. « Au Togo, la plateforme d’Adétikopé s’approprie des filières de transformation, comme le soja ou le coton, qui ont déjà été développées par des [entrepreneurs] locaux, ce qui engendre de la concurrence », estime-t-il. L’entrepreneur togolais recommande plutôt d’aider, sur des filières spécifiques, une poignée de leaders nationaux autour desquels pourraient se développer des chaînes de valeur agricoles.

« C’est ce qu’a fait Olusegun Obasanjo, l’ancien président du Nigeria, en soutenant des champions émergeant dans les secteurs de la banque, de l’assurance, de la cimenterie, du pétrole et de l’agriculture, reprend-il. Aujourd’hui, ce sont les Nigérians eux-mêmes qui développent leur économie. »

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« Pour que cela fonctionne, il faut une firme leader, un grand donneur d’ordre autour duquel se créera un écosystème, un peu comme Airbus à Toulouse dans le domaine aéronautique », insiste Sidy Diop, analyste économique spécialiste de l’Afrique chez Deloitte France.

En Afrique de l’Ouest, il cite l’exemple des Grands moulins de Dakar (GMD, cédés en 2018 par le groupe Mimran au géant américain Seaboard), moteur d’un marché de la farine, qui s’est fortement développé, et, en Afrique centrale, celui d’Olam, au Gabon, qui investit depuis vingt ans dans l’agriculture, les forêts, le transport, la logistique et la santé, entraînant sous-traitants et autres PME dans son sillage.

Problème de débouchés

Au Sénégal, l’huilier Sonacos compte bien tenir ce rôle dans le secteur de l’arachide, à condition que le gouvernement s’engage dans une vaste réhabilitation de son outil de production, aujourd’hui obsolète. « Le développement de la transformation agricole passe par la renaissance des industries existantes, comme la Sonacos, et par la création de nouvelles usines », juge Modou Diagne Fada, le directeur général de la société, qui voit dans le marché local de l’huile un créneau porteur.

Le mot-clé : la souveraineté alimentaire

La question du débouché est un autre point de débat. Faut-il privilégier les cultures pour l’export ou, au contraire, les productions vivrières destinées au marché local, voire régional ? Pour Matthieu Brun, directeur scientifique de la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (Farm), spécialisée de longue date sur les questions agricoles en Afrique, le modèle des agropoles tournées à 100% vers l’exportation a montré ses limites.

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« Le mot-clé, c’est la souveraineté alimentaire. Pour les nouvelles zones de transformation agricoles, l’enjeu est d’accompagner les petites exploitations familiales par le biais de la création de filières, d’accès aux intrants, de sécurisation du domaine foncier… En somme, de diversifier l’économie en augmentant la production agricole et en l’orientant vers le marché local pour créer un cercle vertueux », souligne-t-il.

Usine de décorticage d'anacarde de Fludor Benin, filiale locale du holding nigerian Tropical General Investment (TGI) à Zogbodomey, Bénin, novembre 2017. © Jacques Torregano pour JA

Usine de décorticage d'anacarde de Fludor Benin, filiale locale du holding nigerian Tropical General Investment (TGI) à Zogbodomey, Bénin, novembre 2017. © Jacques Torregano pour JA

Si son point de vue est assez largement partagé, d’autres voix défendent une approche plus nuancée, pariant sur un juste équilibre entre la production destinée à l’export et celle destinée à la consommation locale. C’est le chemin que semble emprunter la Côte d’Ivoire. Premier transformateur mondial de cacao, avec six usines en activité (et deux autres en cours de création) situées à proximité des ports d’Abidjan et de San Pedro, le pays est en outre devenu, en l’espace de cinq ans, le troisième transformateur mondial de noix de cajou. Dix-huit usines, réparties entre les pôles industriels d’Abidjan, de Yamoussoukro et de Bouaké, tournent à plein régime. Elles n’étaient que deux en 2017.

Politique économique affirmée

Parallèlement, l’exécutif a lancé un programme de neuf agropoles misant sur l’essor des cultures vivrières destinées à la consommation locale. Objectif : augmenter le taux de transformation industrielle des produits, améliorer les revenus des producteurs et créer des emplois. Pour faciliter leur déploiement, le gouvernement envisage d’investir dans les infrastructures de transport et dans la formation.

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Ces efforts reposent sur une politique économique volontariste. « Le gouvernement ivoirien applique des taxes à l’exportation pour des matières premières telles que le cacao ou la noix de cajou. En même temps, il soutient les investissements destinés à la transformation de ces produits sur des durées allant de dix à quinze ans », explique Pierre Ricau, pour qui les investisseurs doivent pouvoir compter sur « une vision à long terme ».

La transformation de la noix de cajou attire, entre autres, des investisseurs ivoiriens, israéliens, chinois, libanais, vietnamiens ; une vingtaine d’usines sont en construction, avec pour chacune environ 500 emplois directs à la clé. Sans oublier l’alliance que la Côte d’Ivoire a conclue avec le Ghana sur le cacao (60 % de la production mondiale à eux deux) pour peser davantage face aux acheteurs internationaux et instaurer un prix plancher pour les producteurs locaux.

L’écueil des infrastructures

Quels que soient la culture et le modèle choisis, la mise en œuvre demeure délicate. Au Sénégal, où dans chaque zone du pays se développent des agropoles destinées à dynamiser les ventes sur le marché local, le secteur de l’arachide, par exemple, se heurte aux contraintes du marché international. « À la fin de 2020, la filière n’avait pas assez de graines à transformer car les étrangers, Chinois en tête, avaient acheté toutes les récoltes à l’avance », rappelle Sidy Diop, du cabinet Deloitte. Selon lui, il faudrait réfléchir à la transformation locale dans un contexte de concurrence mondiale.

Pour transformer un produit, il faut un tissu industriel, de la logistique

Car, s’agissant du volet industriel, force est de constater que le Sénégal a un train de retard sur les nations asiatiques. Ces dernières transforment les mêmes produits que lui, mais avec des coûts de production bien plus bas et avec du personnel mieux qualifié. « Il faudrait faire une étude par produit afin de mesurer l’avantage comparatif de chaque pays, puis créer une politique incitative pour attirer des investisseurs privés », suggère Pierre Ricau.

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Enfin, les difficultés se situent également à l’échelle locale. Accès aux engrais, problèmes de stockage, défaillance des infrastructures routières, aléas climatiques… Les obstacles sont nombreux avant même que débute le processus de transformation, lequel implique à son tour un accès au foncier, des financements, un savoir-faire industriel… « L’enjeu de la transformation agricole, ce sont les infrastructures. Pour transformer un produit, il faut un tissu industriel et de la logistique », conclut Ollo Sib, analyste au Programme alimentaire mondial (PAM), qui appelle à investir sur l’ensemble de la chaîne de valeur agricole.