Société

Moudjahidine du peuple : Notre Dame d’Auvers-sur-Oise

Rejetés par une grande partie de l’opposition, les Moudjahidine du peuple continuent pourtant, sous la houlette de Maryam Radjavi, de séduire nombre de personnalités occidentales.

Mis à jour le 18 juillet 2013 à 08:55

Mis à jour le 26/07/2013 à 19h20

Au nord de Paris, Auvers-sur-Oise, capitale de l’Iran libre. D’un certain Iran, dirons-nous. Au 15 de la rue des Gords, un mur d’enceinte fleuri et barbelé enclôt le siège du Conseil national de la résistance iranienne (CNRI). C’est là que règne, fichu kaki et regard d’acier, sa « présidente élue », Maryam Radjavi, également leader de l’Organisation des moudjahidine du peuple iranien (OMPI). Créé en 1965 et professant un syncrétisme islamo-marxiste protéiforme, ce mouvement révolutionnaire s’est d’abord lancé dans l’action armée contre la monarchie, prenant une part importante à la chute du Shah et à l’avènement de la République islamique, en 1979.

Évincée par les religieux en 1981, l’OMPI retourne ses armes contre les mollahs, tandis qu’à Paris Massoud Radjavi, le futur époux de Maryam, fondait le CNRI avec Bani Sadr, premier président de la République tout juste destitué. « Ce conseil avait, à sa création, une certaine représentativité, mais il est devenu, au fil du temps, un paravent pour l’action de l’OMPI, qui est désormais rejetée par tous les autres partis d’opposition », explique Karim Pakzad, spécialiste de l’Iran à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). « Beaucoup de monarchistes en exil leur préfèrent encore les ayatollahs, et, en Iran même, ils sont détestés pour avoir soutenu militairement Saddam Hussein contre le pays », renchérit Clément Therme, autre spécialiste à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

C’est pourtant le spectacle d’un soutien massif à sa cause que Maryam Radjavi a voulu donner en organisant, le 22 juin à Villepinte, un rassemblement de milliers de supporteurs, parmi lesquels des personnalités politico-médiatiques de premier plan, telles Michèle Alliot-Marie, Christine Ockrent et Ingrid Betancourt, mais aussi le maire de New York, Rudolph Giuliani, ou l’ex-président du gouvernement espagnol, José Luis Zapatero. L’événement visait à dénoncer la « mascarade » de la présidentielle iranienne, tenue une semaine plus tôt, et, surtout, à célébrer la décision américaine, en septembre 2012, de retirer l’OMPI de la liste des organisations terroristes, où elle avait été inscrite en 1997.

Lobbying

Dans les années 1970, des coopérants américains en Iran avaient, en effet, été victimes de ses campagnes contre le Shah, et l’OMPI, regroupée à partir de 1986 dans le camp d’Ashraf, en Irak, était devenue une grande alliée de Saddam dans sa guerre contre la République islamique (1980-1988) et un instrument de sa répression sanglante contre les Kurdes et les chiites. Quand, en 2003, les États-Unis prennent Bagdad, le camp d’Ashraf est démantelé, et le CNRI est à son tour inscrit sur la liste noire. « L’OMPI est devenue un instrument médiateur des relations de la communauté internationale avec l’Iran : quand celle-ci a espéré des avancées avec le réformateur Khatami (1997-2005), l’étau s’est resserré sur l’OMPI, et quand Ahmadinejad (2005-2013) l’a désespérée, elle a favorisé les moudjahidine », souligne Bertrand Badie, professeur à Sciences-Po Paris.

Comment une organisation si sulfureuse et impopulaire a-t-elle pu attirer à Villepinte tant de partisans et de personnalités ? Sur le site de Radio Liberty, financé par le Congrès américain, le témoignage d’Alina Alymkulova, étudiante kirghize à Prague, raconte comment l’OMPI a procédé au recrutement de son public : bondissant sur une offre de week-end à Paris pour 35 euros tout compris publiée sur un réseau social, Alina s’est retrouvée convoyée en car jusqu’à Villepinte, avec des centaines d’autres personnes, russes, tchèques ou asiatiques qui, comme elle, n’y comprenaient rien… Les moyens financiers considérables de l’OMPI lui ont également permis de se lancer dans une vaste entreprise de réhabilitation dans les années 2000, s’offrant les services de lobbyistes influents au sein des Parlements occidentaux et attirant des conférenciers prestigieux à ses agapes. « Ils parviennent également à convaincre des gens très mal informés de leur légitimité et de leurs intentions démocratiques, et que l’ennemi de leur ennemi doit être leur ami », décrypte Badie. L’OMPI avait prophétisé la déconfiture du régime à l’occasion de la présidentielle de juin : le bon accueil international réservé à l’élection surprise du modéré Rohani pourrait sonner un nouveau glas pour l’organisation.

 

Mise au point : Les Moudjahidine du peuple iranien réagissent

Un article paru dans le numéro de Jeune Afrique du 7 juillet, ainsi que sur le site internet de l´hebdomadaire, intitulé « Notre Dame d´Auvers-sur-Oise » et signé par M. Laurent de Saint Périer, proclame que le glas aurait sonné pour le mouvement d´opposition qu´est l´Organisation des moudjahidine du peuple iranien (OMPI). Il oublie cependant que, déjà avant lui et à de multiples reprises, la dictature religieuse au pouvoir en Iran avait fait la même annonce enjouée, pour se détromper rapidement. L´article reprend une fois de plus les propos de quelques personnes connues pour leur hostilité envers l´OMPI et leur indulgence envers le régime des mollahs, pour prétendre que les Moudjahidine du peuple seraient « détestés » en Iran ! Il est grand temps de mettre fin à cette supercherie. L´événement de Villepinte [le 22 juin, NDLR], justement considéré comme le plus grand rassemblement des Iraniens à l´étranger, révèle non seulement l´étendue du soutien dont bénéficie l´OMPI parmi les Iraniens, mais également auprès de milliers de parlementaires et de personnalités venus de plus de quelque 50 pays différents.

M. Laurent de Saint Périer, comme dans son article d´octobre 2012 [« Les yankees, la secte et les mollahs », J.A. no 2699, du 30 septembre au 6 octobre 2012, p. 14], taxe une fois de plus l´OMPI de marxisme islamique. Je souhaite rappeler le caractère mensonger de cette étiquette et souligner que l´OMPI défend une conception démocratique et tolérante de l´islam, cherchant à promouvoir une république laïque et pluraliste, basée sur le suffrage universel, l´égalité entre les hommes et femmes, le respect des minorités, l´abolition de la peine de mort et un Iran non nucléaire.
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Afchine Alavi, Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), Auvers-sur-Oise, France

Réponse

Cet article est le fruit d´une enquête sérieuse, menée auprès de multiples sources, en Iran et ailleurs, spécialistes ou acteurs de ce pays. Une enquête au cours de laquelle, ne vous en déplaise, l´OMPI apparaît comme une organisation militante et militaire, dont les prétentions démocratiques sont loin d´être avérées. Certes, l´OMPI a dû accorder son discours à l´air du temps, édulcorer son radicalisme idéologique et renoncer à certaines formes d´action : tel était le sens de l´adjectif « protéiforme » employé pour qualifier la doctrine qui a été à l´origine de la fondation du mouvement. Pour conclure, je citerai l´un de mes interlocuteurs, Karim Pakzad, de l´Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) : « Tous ceux qui émettent la moindre critique à l´égard de l´OMPI sont invariablement qualifiés d´"agents de l´Iran". » Ultime précision : j´ai tenté à plusieurs reprises de vous contacter par courriel et par téléphone, comme vous m´y aviez invité dans votre précédente mise au point en octobre dernier, mais ce fut en vain.
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Laurent de Saint Périer