Politique

Maroc – Histoire : le débarquement de Casablanca, ou la genèse du protectorat français

En août 1907, la France commence à s’installer au Maroc à la faveur du débarquement de troupes tricolores en début de mois. Ce qui ne relevait initialement que d’une opération de sécurisation ouvre finalement la voie au contrôle du royaume par la puissance européenne.

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Mis à jour le 10 août 2022 à 16:36

La médina de Casablanca en août 1907. © DR

Le 9 août 1907, quand Georges Bourdon, envoyé spécial du Figaro, débarque à Casablanca dans les bagages des 3 000 soldats français conduits à terre par le général Drude, il découvre un spectacle effroyable. Les quartiers arabes, massivement bombardés du 5 au 7 août depuis le large par l’armada française du Galilée, pillés par les tribus de la Chaouia, « pays des éleveurs de moutons » qui entoure Casablanca, sont un charnier calciné. Que s’est il passé depuis que, fin juillet, des délégués des tribus chaouia sont venues exiger du wali de Casablanca le renvoi du contrôleur français imposé aux douanes et l’arrêt des travaux de modernisation du petit port entrepris par une filiale de la compagnie française du Creusot ?

Pour les responsables français de l’époque, il ne fait aucun doute que tout a démarré le 30 juillet, quand les menées de l’ennemi allemand ont exacerbé l’hostilité des musulmans à l’égard des Européens, menant au lynchage de neuf ouvriers européens travaillant sur un chemin de fer de chantier pour la construction d’un port moderne à Casablanca : « Si certains de ces meneurs n’étaient guidés que par un fanatisme étroit et grossier, le plus grand nombre d’entre eux était soudoyé et recevait le mot d’ordre de nos ennemis [allemands, ndlr] », clamera le consul Maigret lors du dixième anniversaire du débarquement, en pleine Première Guerre mondiale.

Insurrection anti-européenne

En effet, la fin de non-recevoir opposée par le Makhzen, en raison des engagements passés, aux exigences des représentants des tribus chaouia mène ceux-ci à l‘action directe : « À la mosquée, les prédications d’un nommé Haouissne el-Ziani s’élevaient contre les entreprises des chrétiens. Dans les rues, les passants étaient également arrêtés par les apostrophes d’un marabout en guenille, du nom de Zoor, qui, accompagné d’un nègre, prêchait la guerre sainte. […] Un jeune Portugais, qui se laissa aller à hausser les épaules près d’un rassemblement où pérorait Zoor, reçut du nègre un coup de sabre sur la tête. […]. Sur la plage, des voyous s’attaquent à un enfant français qui jouait sur le sable », rapporte le médecin militaire Brunet, membre du premier débarquement de 66 hommes qui, le 5 août, devaient sécuriser les consulats étrangers menacés par l’insurrection anti-européenne.

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Mue par la volonté d’arrêter elle-même le petit train qui court devant les remparts du bord de mer pour acheminer les pierres nécessaires à l’aménagement de la nouvelle jetée, « une bande d’Arabes occupent les rails à deux cents mètres de la ville qu’ils couvrent de pierres”, poursuit le Dr Brunet. Les ouvriers du train tentent de dégager la voie mais la « bande » s’y oppose et les prend à partie. Neuf d’entre eux sont lynchés à coups de pierres, de couteaux et de matraques.

« La foule outrage les corps mutilés des neufs victimes, les traîne sur le sable, ouvre le ventre de l’un d’eux, le bourre de paille et y met le feu. » La plupart ne sont pas français mais « les ouvriers furent frappés parce qu’on les croyait tous français ». Dès lors, tous les Européens de la ville, au nombre de 1 000, sont menacés. La plupart vont se réfugier sur des bateaux de commerce ancrés au large, les autres se retranchent dans les consulats.

Prévenu, Auguste de Saint-Aulaire, qui dirige la légation de France à Tanger, somme alors le sultan d’envoyer une troupe de plusieurs centaines d’askaris rétablir l’ordre et la sécurité sous le commandement de Moulay Lamine, l’oncle du souverain, et il dépêche le premier navire de guerre disponible à proximité, le Galilée, qui fait route à toute vapeur pour aller protéger les membres de la communauté européenne restés à terre.

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