Politique

Maroc : le ramdam de l’Istiqlal profite à Benkirane

Cinq ministres de l'Istiqlal ont remis leurs démissions. © Glez

Au terme de plusieurs mois de crise, Hamid Chabat a abattu sa dernière carte en retirant ses ministres du gouvernement. Mais Abdelilah Benkirane sort, paradoxalement, renforcé de ce bras de fer.

La scène est cocasse. Jeudi 11 juillet, à la sortie du conseil du gouvernement, le porte-parole s’avance vers les journalistes, qui attendent fébrilement des informations. La coalition au pouvoir a-t-elle vécu ? L’avant-veille, l’Istiqlal, deuxième parti de la majorité, annonçait la démission de ses ministres. Deux jours plus tard, tous les six étaient pourtant présents à la réunion hebdomadaire que préside Abdelilah Benkirane, le Premier ministre (issu, lui, du PJD, le Parti de la justice et du développement). Alors, démission ou pas ? Le porte-parole Mustapha El Khalfi confirme : « Il y a bien eu cinq démissions individuelles. Le chef du gouvernement est en train de les étudier. »

Hamid Chabat, le secrétaire général du parti nationaliste, qui menaçait depuis le 11 mai de retirer ses hommes, a donc bien mis sa menace à exécution. Mais ces derniers n’ont toujours pas obtenu congé et solde de tout compte. Deux d’entre eux, officiellement sur le départ, ont même présenté des textes devant leurs collègues, à l’instar de Fouad Douiri, chargé de l’Énergie et des Mines, qui a exposé sa « stratégie minière ». Un comble.

La première annonce de retrait de l’Istiqlal avait été suspendue par Hamid Chabat à la demande expresse du roi. Puis ce dernier l’a fait attendre un mois et demi avant de le recevoir. Le 26 juin, après avoir remis un mémorandum expliquant la position de l’Istiqlal, Chabat disait attendre une réponse de Mohammed VI. « Il a essayé d’impliquer le roi en multipliant les demandes d’arbitrage et les appels du pied, en vain », remarque un ministre. Le comité exécutif du parti de la balance a donc finalement entériné le retrait, le 8 juillet. Encore faut-il respecter les formes. Pour être effectives, les démissions devaient d’abord être transmises au chef du gouvernement. Ce qui a été fait le 9 juillet.

Pied de nez

Et là, surprise : le compte n’y est pas. Cinq ministres ont bien fait la démarche, mais le sixième, Mohamed Louafa, titulaire du portefeuille de l’Éducation nationale, a refusé de se plier à la décision de son parti. « Louafa n’est pas concerné par la démission », confirme Benkirane. En privé, les islamistes se réjouissent de ce pied de nez à Chabat, qui vient de son propre camp. Chabat et Louafa sont en froid depuis l’élection du premier au poste de secrétaire général, en septembre 2012. Si les autres ministres ont obéi, le doigt sur la couture du pantalon, c’est que le style Chabat est très cassant, autoritaire. D’ailleurs, l’insubordination de Louafa a été sanctionnée sur-le-champ. Renvoyé devant la commission disciplinaire, le ministre de l’Éducation ne peut s’accrocher qu’à son poste. « Seul le roi peut me démettre », fanfaronne-t-il. Pas faux.

Dans les faits, l’article 47 de la Constitution donne au roi seul le pouvoir de nommer et de démettre les ministres. Le 11 juillet, le chef du gouvernement a rappelé à ces derniers qu’ils étaient tous nommés par le souverain et qu’ils resteraient à leur poste tant que celui-ci ne les aurait pas déliés. Malin. Lui qui a décidé de temporiser avant de transmettre les démissions au Palais dispose ainsi d’une marge supplémentaire pour consulter les instances du PJD et lancer ses consultations avec d’autres formations politiques. Privé des soixante députés de l’Istiqlal – qui représente la deuxième force de la Chambre des représentants -, le chef du PJD doit former une nouvelle majorité.

Soulagé

« On ne fera pas l’économie d’une démission de tout le gouvernement », suggère Nabil Benabdallah, ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme. En butte aux attaques personnelles de Hamid Chabat, le patron du Parti du progrès et du socialisme (PPS) – « boussole de gauche » du cabinet Benkirane – est plutôt soulagé que cette crise se dénoue. « Depuis janvier [et le début de l’offensive de Chabat], les grandes réformes ont été bloquées. Il faut vite retrouver une majorité et remettre tout le monde au travail », ajoute Benabdallah.

En restant au-dessus de la mêlée, Mohammed VI a accru son prestige et son influence. À propos du gouvernement – et du PJD -, le message est clair : laissez-les travailler ! Un sondage (baromètre Averty/Tariq Ibn Ziyad Initiative) publié le 9 juillet montre que Benkirane sort renforcé de son bras de fer avec Chabat : 68,5 % des personnes interrogées lui maintiennent leur confiance, 69,2 % le jugent proche de leurs préoccupations, 62 % pensent que le retrait de l’Istiqlal est une mauvaise décision et 82 % estiment que l’opposition actuelle ne ferait pas mieux si elle était au pouvoir.

L’option la plus radicale consisterait à convoquer des législatives anticipées. Mais elle semble pour l’heure écartée pour plusieurs raisons, dont le risque de voir le PJD conforté n’est pas la moindre. Reste le Rassemblement national des indépendants (RNI). Cette formation, créée en 1978 par Ahmed Osman, le beau-frère de Hassan II, a été de tous les gouvernements… jusqu’en novembre 2011. Son chef, Salaheddine Mezouar, visait la primature. Il a tiré les conséquences de la victoire du PJD en choisissant l’opposition. Aujourd’hui, une partie de ses cadres le pressent d’intégrer le gouvernement dans une position plus favorable. Seul blocage : Mezouar a été la cible d’attaques répétées des islamistes, qui l’épinglent pour une affaire de primes versées durant son passage au ministère des Finances (2007-2011). Les négociations seront longues et complexes. « Bref, cela risque bien d’être le feuilleton du mois de ramadan », s’amuse un observateur avisé de la politique marocaine. La saison s’y prête.

Cinq ministres marocains ont donné leur démission le 9 juillet 2013. © Jeune Afrique

 

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