Politique

Kenya : entre Raila Odinga et William Ruto, duel dans les urnes

Les bureaux de vote ont ouvert au Kenya, où 22,1 millions d’électeurs sont appelés aux urnes pour élire un nouveau président, ainsi que des députés et élus locaux. Un scrutin à forts enjeux pour la locomotive économique d’Afrique de l’Est.

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Mis à jour le 9 août 2022 à 09:54

Des électeurs kényans dans un bureau de vote de Nairobi, lors de la présidentielle du 9 août 2022. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

Les électeurs kényans doivent voter six fois pour déterminer l’avenir politique de ce pays considéré comme un îlot démocratique dans une région instable, mais qui fut aussi le théâtre de graves violences il y a quinze ans. Depuis le centre financier jusqu’aux bidonvilles de Nairobi, ainsi que dans plusieurs régions du pays, de longues files d’attentes se sont formées dans la pénombre devant les bureaux de vote, qui ouvraient à 6 heures du matin. « Je me suis levé tôt afin de venir et de choisir mon leader, qui amènera du changement. J’ai de l’espoir », explique Moses Otieno Onam, 29 ans, au milieu d’une foule joyeuse à Kisumu, une grande ville de l’Ouest.

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Le duel s’annonce serré entre les deux principaux candidats à la présidence, des figures du paysage politique : Raila Odinga, 77 ans, vétéran de l’opposition désormais soutenu par le pouvoir, affronte William Ruto, 55 ans, vice-président qui fait figure de challenger. Ce dernier a voté peu après 6 heures, dans le village de Kosachei, dans son fief de la vallée du Rift. « Ce matin, c’est le jour J », a commenté ce fervent chrétien “born again” après avoir prié et glissé son bulletin dans l’urne aux côtés de son épouse. « Je veux demander à tous les autres électeurs (…) de voter consciemment et résolument pour choisir les hommes et les femmes qui pourront faire avancer ce pays ces cinq prochaines années », a ajouté Ruto.

Nouvelle ère

Si aucun des deux adversaires, qui se connaissent bien pour avoir été alliés dans le passé, n’obtient plus de 50 % des voix, le Kenya connaîtra pour la toute première fois un second tour dans une élection présidentielle. Quelle que soit l’issue, le nouveau président marquera l’histoire en n’appartenant pas à la communauté kikuyu, la première du pays, qui contrôle le sommet de l’État depuis vingt ans et dont est issu le sortant Uhuru Kenyatta – que la Constitution empêchait de se représenter après deux mandats.

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Les électeurs doivent départager un Luo (Odinga) et un Kalenjin (Ruto), deux autres importantes communautés du pays. Dans ce pays historiquement marqué par le vote tribal, certains experts estiment que ce facteur pourrait s’estomper cette année face aux enjeux économiques, tant la flambée du coût de la vie domine les esprits.

La pandémie, puis la guerre en Ukraine, ont durement touché ce moteur économique régional, qui malgré une croissance dynamique (7,5 % en 2021) reste très corrompu et inégalitaire. « Nous voulons des emplois, des emplois, des emplois », insistait Grace Kawira, journalière de 32 ans, lors d’un meeting de William Ruto, qui s’érige en défenseur des « débrouillards » et a martelé son ambition de « réduire le coût de la vie ». Odinga a lui promis de faire du Kenya « une économie dynamique et mondiale », composé d’une seule « grande tribu ».

Spectre des violences

Historiquement, la composante ethnique a nourri les conflits électoraux, comme en 2007-2008, quand la contestation des résultats par Odinga avait conduit à des affrontements intercommunautaires faisant plus de 1 100 morts. Quinze ans ont passé mais le spectre de ces violences continue de planer. En 2017, des dizaines de personnes étaient mortes dans la répression de manifestations, après une nouvelle contestation par Odinga des résultats du vote – finalement annulé par la Cour suprême dans une décision historique.

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« Le Kenya vote, l’Afrique de l’Est retient son souffle », titrait The East African le 6 août. Mais cet hebdomadaire respecté ajoutait que « le Kenya a fait de grandes enjambées dans son évolution démocratique, et est en fait regardé comme une démocratie mature selon les standards régionaux ».

En dehors de rares incidents et d’un impressionnant flux de désinformation sur les réseaux sociaux, la campagne fut paisible et les deux favoris ont appelé au calme. Quelque 150 000 officiers doivent cependant être déployés à travers le pays. Lundi, la vie menait son cours à Nairobi, même si la capitale semblait quelque peu alanguie, en raison notamment de la fermeture des écoles et du départ de nombreux électeurs vers leur région d’origine.

Des sources diplomatiques ont affirmé avoir bon espoir que le calme prévaudrait le jour du vote avant d’insister sur l’enjeu de la rapidité dans la publication des résultats dans ce pays marqué par la suspicion de fraudes. La Commission électorale, soumise à une pression extrême et qui a dû annuler lundi quatre scrutins locaux en raison notamment de problèmes d’impression des bulletins, a jusqu’au 16 août pour proclamer les résultats. Les quelque 46 000 bureaux de vote doivent fermer à 17 heures.

(Avec AFP)