Politique

Le Qatar dans le « grand jeu » africain

Déjà impliqué dans les affaires éthiopiennes, libyennes ou somaliennes, Doha est désormais en première ligne dans les négociations entre les autorités de transition tchadiennes et certains groupes rebelles. Une position qu’adoptent de plus en plus les puissances régionales, comme pour se substituer aux Nations unies.

Mis à jour le 12 août 2022 à 14:27
Sébastien Boussois

Par Sébastien Boussois

Docteur en sciences politiques, spécialiste des relations euro-arabes et collaborateur scientifique du Cecid (Université libre de Bruxelles), auteur de « Emirats arabes unis, à la conquête du monde » (éditions Max Milo).

Le président du Conseil militaire de transition du Tchad, Mahamat Idriss Déby Itno, et l’émir du Qatar, Sheikh Tamim bin Hamad Al Thani, à Doha, au Qatar, le 8 août 2022. © Photo by AMIRI DIWAN OF THE STATE OF QATAR / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Dans le contexte international post-pandémique, le monde brûle, entre guerre ukrainienne et crise majeure à Taïwan. Le multilatéralisme semble en crise, y compris au sein de sa maison mère, les Nations unies, qui peinent à prévenir les nouveaux conflits.

Depuis plusieurs années, on constate que des pays tentent de jouer les médiateurs dans leur propre région, mais également en dehors. À l’instar de l’Égypte, qui a récemment permis de conclure la trêve entre Israël et le Jihad islamique à Gaza, le Qatar, qui y a aussi joué un rôle, poursuit sa stratégie d’influence et de pivot géopolitique dans ce sens. Un rôle qui lui réussit plutôt bien sur des dossiers souvent très difficiles.

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Ainsi, depuis plusieurs mois, Doha occupe une place majeure dans la reprise du dialogue autour de l’accord sur le nucléaire iranien entre Washington, les Européens et Téhéran, depuis l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche (et surtout le départ de Donald Trump de la présidence des États-Unis).

Au cœur des accords

Un an après la chute de Kaboul, et fort de son succès diplomatique et politique dans la gestion de l’évacuation des Occidentaux d’Afghanistan, mais aussi de son statut d’hôte des négociations entre Américains et Talibans pendant trois ans à Doha, le Qatar se tourne désormais activement vers l’Afrique. Après l’Éthiopie, après Gaza, après l’Afghanistan, peut-être bientôt avec la Corée du Sud face à l’Iran, Doha a permis de conclure ces derniers jours, et après plusieurs mois d’échanges, un accord entre la junte militaire et les factions rebelles au Tchad. Et pousse le pays à un dialogue national qui pourrait conduire à la paix.

Cela fait des décennies que N’Djamena vit dans une instabilité certaine, entre coups d’État et rebellions armées. Et, enfin, le président du Conseil militaire de transition, Mahamat Idriss Déby Itno, a signé un accord avec 42 des 47 groupes rebelles qui lui sont hostiles. Un grand dialogue national devrait même voir le jour prochainement : réorganisation du pays, participation de la société civile, future élection présidentielle à l’automne…

António Gutteres lui-même, le secrétaire général des Nations unies, a qualifié ce jour de « moment-clé pour le peuple tchadien » – un grand succès pour le Tchad, mais, indirectement, un échec supplémentaire pour son organisation.

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Ce n’est pas la première fois que le Qatar se lance dans le « grand jeu » africain. En recevant le ministre des Affaires étrangères du Mali, Abdoulaye Diop, il avait proposé ses services diplomatiques dans la crise violente que traversait le pays depuis le putsch militaire de 2020 et face à la menace terroriste permanente des islamistes. Et sa présence était déjà effective dans bon nombre de pays, comme en Libye ou en Somalie, où il appelait encore au dialogue et au calme en juillet 2021.

Soft-power et hard-power

Déjà félicité par António Guterres pour s’être présenté en nouvelle plateforme de dialogue mondial, le Qatar a en réalité mis en place, depuis bien longtemps, une véritable stratégie visant à étoffer son soft-power et son hard-power. Depuis les années 2000, le pays cherche à se placer sur l’échiquier planétaire non seulement pour peser dans les décisions mondiales, mais aussi pour garantir sa survie en se rendant indispensable au niveau géopolitique. L’installation de la base américaine d’Al Oudeid en était déjà la preuve majeure. C’est un symptôme de l’affaissement du droit international, de ses officines, et de la volonté de plus en plus d’acteurs régionaux de prendre le relais.

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Beaucoup de pays dans le monde servent d’intermédiaires, accueillent des pourparlers, tentent des médiations pour éteindre le feu. La Turquie avait joué ce rôle entre Russes et Ukrainiens dès le début de la guerre. Et la tendance pourrait se confirmer si l’ONU ne se réforme pas en urgence. Une réforme qui lui permettrait  de s’affranchir des vétos paralysants que lui opposent des pays comme la Russie et la Chine. Elle serait alors davantage le reflet du monde de 2022 et non plus uniquement celui de 1945. Boostée par des mécanismes de décision simplifiés, et, surtout, enfin consciente que le monde a changé et n’est plus entre les mains des Occidentaux.