Politique

Tunisie : tout feu, tout femmes

Manifestation pour les droits de la femme et contre les discriminations en mars, à Tunis. © Fethi Belaid/AFP

Face aux positions rétrogrades qui s'expriment de plus en plus ouvertement, les Tunisiennes entendent défendre leurs acquis et demander plus de droits pour les femmes.

Certains politiciens appellent au retour de la polygamie (interdite depuis 1956), d’autres, comme le conservateur Bahri Jlassi, encouragent les unions avec des filles à peine pubères, des prêcheurs approuvent l’excision – qui n’a jamais été pratiquée dans le pays. « Il faut vraiment les entendre pour le croire, s’étonne Emma, enseignante à la retraite. Que des Tunisiens ayant évolué dans la modernité soient aussi réactionnaires, c’est juste incroyable. » Pourtant, ces coming out rétrogrades n’ont rien d’une révélation. La révolution a juste brisé l’omerta qui s’était faite sur la situation paradoxale des Tunisiennes et révélé les contradictions d’une société aussi machiste que têtue. Depuis la promulgation du code du statut personnel (CSP), en août 1956, la mémoire collective semble avoir finalement cultivé quelque rancoeur de ce passage en force opéré par Bourguiba. En apparence, rien n’a changé, mais les brimades et les violences faites aux femmes sont désormais un phénomène reconnu. Selon le ministère des Affaires de la femme et de la famille, qui a créé, en mars, des centres d’accueil pour femmes battues, près de la moitié des Tunisiennes seraient exposées à la violence.

La perception de la place de la femme se dégrade

Entre respect et rejet, le regard que la société tunisienne porte sur ses femmes devient ambigu. « Je les vois aux aurores descendre des autobus, elles triment dès 6 heures du matin. Ceux qui voudraient les confiner chez elles ignorent combien elles sont essentielles au pays », s’indigne un buraliste d’El-Menzah, beau quartier de Tunis. À l’inverse, certains disent désormais, très sérieusement, que « les femmes volent le travail des hommes ». Des propos de café du commerce, certes, mais qui reviennent avec insistance et témoignent d’une dégradation de la perception du rôle et de la place des femmes dans le pays, notamment dans son économie.

Sur le papier, le CSP est toujours en vigueur et les femmes sont « des citoyens comme les autres ». Très actives dans la société civile, après le 14 janvier 2011, elles ont exercé diverses pressions pour que soient levées certaines discriminations. À l’opposé de la vision islamiste, elles veulent l’égalité en matière d’héritage, remettent en cause la tutelle des enfants accordée au père… Mais aucun des gouvernements qui se sont succédé depuis n’a ratifié les conventions internationales, telle que celle de l’ONU sur l’élimination des discriminations à l’égard des femmes (Cedaw). Pourtant, les Tunisiennes ne baissent pas les bras, et nombre d’entre elles continuent de prolonger leur combat en apportant des formations aux moins instruites et aux plus démunies.

La révolution a été aussi l’occasion de confirmer les compétences des Tunisiennes. Elles ont même accédé à des postes clés qui étaient habituellement attribués, de manière tacite, à des hommes. Wided Bouchamaoui, présidente du patronat, ou Faouzia Bahya, générale de l’armée chargée de la justice militaire, s’illustrent de manière exemplaire dans des missions complexes. Cette année, au baccalauréat, les filles ont fait pratiquement deux fois mieux que les garçons (45 431 reçues, 26 026 reçus). Pourtant, les Tunisiennes doivent désormais se battre, souvent en silence, contre un modèle sociétal importé des pays du Golfe et qui n’a aucun rapport, même lointain, avec les traditions tunisiennes.

Un texte de loi flou

La cohésion du tissu social tient à la levée de ces ambiguïtés qui planent sur le rôle et le statut de la femme. Et la nouvelle Constitution pourrait – et devrait – en être l’occasion. Les polémiques autour du caractère civil ou religieux de l’État, ainsi que des libertés limitées par la loi, ont cristallisé l’attention et occulté les questions relatives aux droits des femmes dans l’élaboration du texte. Seules quelques élues féministes continuent d’alerter leurs pairs des menaces qui pèsent sur les acquis des Tunisiennes.

Il y a moins d’un an, en août 2012, le premier jet de la Constitution, qui leur attribuait un rôle « complémentaire » à celui de l’homme au sein de la famille, avait provoqué une telle levée de boucliers de la part de la société civile que cette mention avait été vite retirée. Aujourd’hui, la dernière version (dont vont débattre les élus durant l’été) prête à confusion. À première vue, le projet « garantit la protection des droits de la femme et soutient ses acquis », assure « l’égalité des chances entre l’homme et la femme pour assumer les différentes responsabilités » et prône « l’élimination de toutes les formes de violence à l’égard de la femme ». Tout semble indiquer que les acquis du CSP seront préservés, voire renforcés.

Le texte comporte cependant des flous. Ainsi, pour Sana Ben Achour, juriste spécialisée en droit public, « l’article 20 du projet ne consacre pas l’égalité des sexes, car il omet une revendication essentielle, celle de "l’égalité par la loi". L’égal traitement de tous devant la loi est le minimum requis dans un État de droit. Selon les principes généraux du droit, tous les citoyens doivent être égaux dans et devant la loi, contrairement à la formule restrictive adoptée ». Quant à Hafidha Chekir, professeure de droit public, elle se demande elle aussi, à la lecture du projet, « quels sont les droits des femmes garantis par l’État et quels sont leurs acquis ». Certains experts voudraient que les énoncés soient donc plus explicites. Samia Abbou, députée du Courant démocratique, suggère par exemple que les acquis soient tout simplement inscrits dans la Constitution.

Une implication des hommes dans le droit des femmes

Les lacunes et diverses interprétations possibles des articles de la loi fondamentale ne sont pas l’unique danger. L’article 144 précisant que « les dispositions de la présente Constitution sont toutes appréhendées et interprétées comme un tout harmonieux » limite lui-même la portée de certains articles. « Ils s’inscrivent dans un ensemble et, dans ce cas, l’article évoquant les mêmes droits et devoirs pour les citoyens et citoyennes peut être contredit par certaines dispositions du préambule, notamment le fait que la Constitution se fonde sur les enseignements de l’islam », remarque Slim Laghmani, membre de l’Association tunisienne de droit constitutionnel (ATDC). La députée Farida Laabidi, élue de la formation islamiste Ennahdha, n’a pas cette lecture : « Il n’y a aucun risque de régression dans les acquis de la femme, rétorque-t-elle, la nouvelle Constitution vient plutôt renforcer le contenu du CSP. » Des divergences d’interprétation qui augurent d’âpres débats à l’Assemblée nationale constituante, d’autant que certains élus ne manquent pas de rappeler que la loi fondamentale de 1959 ne consacrait pas l’égalité entre hommes et femmes.

La société civile, elle, reste vigilante, même si elle apparaît désabusée. « On pourra inscrire ce qu’on veut dans la Constitution, le projet des islamistes donne une priorité à la société par rapport à l’État, et notre capital le plus important c’est la société, ce n’est pas l’État », affirme une militante de l’association Égalité et Parité… Le plus réconfortant est peut-être que, dans la bataille qui s’annonce, les femmes ne sont pas seules. « À ceux qui ont appelé, dans cet Hémicycle, à l’application des châtiments corporels et à l’excision des filles, je dis que la Tunisie ne sera jamais le pays des talibans », tempête Ali Ben Cherifa, du Groupe démocratique. Et le cinéaste Nouri Bouzid, lui, confie : « Mon rêve pour la Tunisie est que les femmes rééduquent les hommes. » Pourvu que ce ne soit pas qu’un rêve.

Les enfants illégitimes de la prostitution halal

Enrôlées par des organisations islamistes radicales, près d’une quarantaine de jeunes Tunisiennes, à la fois naïves et exaltées, ont rejoint le front en Syrie, où elles sont encadrées par les salafistes. Leur rôle n’est pas de combattre, mais de se sacrifier au nom du « jihad du nikah »… c’est-à-dire de satisfaire le repos, ou plutôt les appétits sexuels, des guerriers. Lorsqu’elles sont enceintes, on les renvoie dans leurs familles, au pays, où elles deviennent un nouveau « problème de société ». Les enfants nés ou à naître n’ont aucun statut, et les mariages coutumiers ponctuels (contractés pour rendre licites les relations sexuelles avec les jihadistes) n’ont de valeur ni au regard de la loi ni pour une société profondément conservatrice. Une situation jusqu’alors inédite en Tunisie, qui n’est pas sans rappeler l’épineux dossier des enfants du maquis algérien.

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