Société

Île de Gorée : la citadelle, fort insoumis

Dialo Diop et Ibrahim Paye, dit Jacky (à g.), deux anciens détenus, sont revenus sur les lieux de

Dialo Diop et Ibrahim Paye, dit Jacky (à g.), deux anciens détenus, sont revenus sur les lieux de © Sylvain Cherkaoui pour J.A.

Dans les années 1970, Léopold Sédar Senghor y mettait au cachot ses opposants politiques. La citadelle de l’île de Gorée est ensuite devenue le musée historique du Sénégal.

Pendant quatre décennies, il s’était abstenu de poser le pied sur ce morceau de terre caressé par les vents qui hébergea son bagne avant de devenir la chambre mortuaire de son frère aîné. Pour le Dr Dialo Diop, 62 ans, l’île de Gorée n’est ni ce havre sans voitures où les Libanais de Dakar aiment à venir pique-niquer le dimanche, ni ce vestige de la traite négrière où Barack Obama, à la suite de tant d’autres personnalités, est venu se recueillir en famille le 27 juin dernier. C’est un ancien quartier de haute sécurité où il a enduré pendant cinq mois les rigueurs d’une incarcération impitoyable et où son frère Omar Blondin Diop a perdu la vie à l’âge de 26 ans, des suites d’un violent passage à tabac, dans la cellule qu’il avait occupée avant lui.

Ce matin de décembre 1971, Dialo Diop et ses camarades Ibrahim Paye, dit Jacky, et Nouhoum Camara (aujourd’hui décédé) sont incarcérés au Fort B, à Dakar, lorsque des gendarmes leur ordonnent de préparer leur paquetage. Condamnés à des peines allant de vingt ans de réclusion aux travaux forcés à perpétuité pour avoir réservé un accueil musclé au président français Georges Pompidou – incendie du Centre culturel français de Dakar à la veille de son arrivée et projet avorté de lancer des cocktails Molotov sur son cortège –, les trois jeunes agitateurs, qui se réclament à la fois des Black Panthers américains et des Tupamaros uruguayens, ignorent encore quel sort les attend. C’est en arrivant au port qu’ils comprennent qu’on les destine au fort d’Estrées, un quartier disciplinaire réservé aux fortes têtes de la prison de Dakar.

"Il fallait nous briser"

Un matin de juin 2013, Dialo Diop et Jacky ont accepté, pour Jeune Afrique, de revenir sur les lieux de leur calvaire. Dans le hall de l’embarcadère, attendant la chaloupe de 10 heures autour d’un café, les deux vieux camarades égrènent leurs souvenirs d’anciens activistes qui osèrent défier Léopold Sédar Senghor, ce « président-poète » qui n’était à leurs yeux qu’un pantin de la Françafrique néocoloniale. « À cette époque, la chaloupe faisant la navette entre Dakar et Gorée pratiquait un apartheid non écrit, se souvient Dialo Diop. Les Européens et les VIP sénégalais effectuaient la traversée sur la plateforme supérieure, tandis que les Goréens et les Sénégalais restaient cantonnés sur le pont inférieur. » Pour eux, ce jour-là, la question ne s’est pas posée : c’est une vedette spéciale qui les a conduits sous bonne escorte vers leur nouvelle prison.

À la pointe nord de l’île se dressent les remparts de la citadelle bâtie par les Français au milieu du XIXe siècle. Le fort d’Estrées est le premier édifice de Gorée qu’on aperçoit au moment où la chaloupe venue de Dakar s’apprête à virer sur tribord pour faire son entrée dans la rade. Bâtiment circulaire fendu de meurtrières et entouré d’une douve aujourd’hui asséchée, il a conservé sur ses hauteurs les dix canons qui protégeaient la citadelle et, à ses pieds, le pont-levis qui en permet l’entrée. Ironiquement, la mince bande de terre recouverte de galets qui entoure l’édifice a été baptisée, depuis, « la plage des amoureux ».

Pour Dialo et Jacky, Gorée reste le pire souvenir de leurs trois années d’incarcération. « J’ai visité la prison d’Alcatraz, en Californie, et celle de Robben Island, en Afrique du Sud, où Nelson Mandela a passé la majeure partie de sa détention, raconte Dialo Diop. Comparées à celle de Gorée, elles m’ont donné l’impression d’un paradis. » Le jour, les cellules sont de véritables fournaises. La nuit, le vent s’insinue par les fenêtres sans vitres, frigorifiant les détenus. « C’était humide et lugubre », se souviennent les deux bagnards, dont le seul réconfort consistait dans les colis et les repas que leurs familles leur faisaient parvenir chaque semaine.

Après avoir participé à une mutinerie à la prison centrale de Dakar, les trois acolytes se retrouvent à l’isolement, interdits du moindre contact avec les détenus de droit commun qui s’entassent dans les autres cellules. Leur promenade quotidienne est limitée à quinze minutes, dans une portion de cour au toit grillagé, cerclée par des murets. Face à ces « prisonniers politiques », les gardiens ont reçu des ordres stricts : ne jamais leur tourner le dos ni leur adresser la parole, de crainte que ces dangereux activistes ne les « retournent ». « Les consignes de l’administrateur colonial français Jean Collin, nommé ministre de l’Intérieur par Senghor, étaient claires, rappelle Dialo Diop. Il fallait nous briser, nous anéantir. »


Le 14 juin, l’ancien activiste Jacky visite l’une des salles du fort d’Estrées. © Sylvain Cherkaoui pour J.A.

Résistants

Aujourd’hui, les cellules qui abritèrent leur martyre sont devenues des salles de musée. En 1977, après avoir fermé la prison, l’État du Sénégal a cédé le fort d’Estrées à l’Institut fondamental d’Afrique noire (Ifan). Sous l’impulsion de l’anthropologue belge Guy Thilmans, les travaux de réhabilitation se sont étalés sur plus d’une décennie jusqu’à l’inauguration, en 1989, du Musée historique du Sénégal à Gorée. En lieu et place des anciens cachots donnant sur la place d’armes, douze salles numérotées retracent l’histoire du pays : « Paléolithique », « Mégalithes », « Royaumes », « Traite », « Indépendances », « Islam »… Dialo Diop s’attarde longuement dans la salle no 8, dont il a déduit, à travers l’angle de vision de sa petite fenêtre rectangulaire, qu’il s’agissait de la sienne à l’époque.

En avril 1972, lorsque les gendarmes lui ont ordonné de refaire son paquetage avant de l’escorter jusqu’à l’avion qui allait le conduire, avec Jacky et Nouhoum, jusqu’à la prison spéciale de Kédougou – où étaient alors détenus l’ancien Premier ministre Mamadou Dia et son ministre Valdiodio Ndiaye –, c’est son propre frère, Omar Blondin Diop, qui y fut transféré. Ce jeune normalien subversif, qui avait participé à Nanterre à la création du Mouvement du 22-Mars aux côtés de Daniel Cohn-Bendit, venait d’être arrêté au Mali lors d’une rafle visant les opposants sénégalais en exil, à la veille d’une visite du président Senghor. Dans l’une de ses poches, un plan d’évasion visant à exfiltrer son frère et ses deux codétenus. Extradé vers le Sénégal puis incarcéré à son tour au fort d’Estrées, Omar Blondin Diop y perdra la vie dans la nuit du 10 au 11 mai 1973, après un passage à tabac par des surveillants qui le laisseront pour mort au lieu de l’évacuer vers un hôpital dakarois. La version officielle prétendra qu’il s’est pendu dans sa cellule. À la suite de la mort d’Omar Blondin Diop, les prisonniers politiques incarcérés au Sénégal, dont Dialo, Jacky et Nouhoum, seront libérés en mars 1974.

Le 11 mai 2013, jour anniversaire de la mort de son frère aîné, Dialo Diop est revenu à Gorée pour la première fois depuis son transfert vers Kédougou. Quarante ans après la disparition tragique d’Omar Blondin Diop, il venait inaugurer la plaque commémorative qui lui est dédiée, au-dessus de l’étroite fenêtre de la salle no 8, aujourd’hui consacrée aux résistants sénégalais. Désormais, l’âme du jeune trublion vagabonde aux côtés de celles d’Aline Sitoé Diatta ou de Lat Dior, ces insoumis sénégalais qui ont payé de leur vie leur combat contre l’occupation coloniale.

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