Politique

Bouteflika : un retour, et après ?

À l'aéroport de Boufarik, le 16 juillet, avec les 5 principaux responsables de l'État. © AFP

Il a regagné son pays le 16 juillet après deux mois et demi de soins en France. Physiquement très affaibli, Abdelaziz Bouteflika pourra-t-il peser de tout son poids sur la scène politique d'ici à la présidentielle de 2014 ?

Soigné dans les établissements militaires du Val-de-Grâce et des Invalides durant quatre-vingts jours pour, selon la version officielle, un accident ischémique transitoire (sorte d’AVC, survenu dans son appartement d’El-Biar à Alger le 27 avril), Abdelaziz Bouteflika est rentré le 16 juillet en Algérie. À son programme désormais, « repos et rééducation » pour une durée indéterminée. Discrètement rapatrié à bord d’un avion médicalisé qui a décollé du Bourget, en banlieue parisienne, le chef de l’État est arrivé à 14 h 30 heure locale à l’aéroport militaire de Boufarik, à 40 km d’Alger.

Contrairement au retour « triomphal » qui avait suivi son opération à l’estomac en décembre 2005, ce voyage aura été très discret. Hormis la Direction de la sécurité présidentielle, rares étaient les responsables publics ou les fonctionnaires de la présidence à avoir été mis dans la confidence.

La brève apparition du président au côté des cinq plus hautes autorités du pays ne rassure guère sur l’avenir de l’Algérie, plongée dans l’incertitude à quelques mois de la présidentielle de 2014. Un flou d’autant plus total que les prétendants sérieux à la succession attendent que Bouteflika se prononce sur son avenir personnel. Tour d’horizon des questions que l’on se pose désormais.

Comment va Bouteflika ?

Aucun bulletin médical n’a été publié. Mais les images diffusées par la télévision nationale laissent peu de place au doute : Abdelaziz Bouteflika, 76 ans, n’est plus que l’ombre de lui-même. Dans le salon d’honneur de l’aéroport de Boufarik, il a reçu pendant quelques minutes le Premier ministre, le chef d’état-major ainsi que les présidents du Sénat, du Conseil constitutionnel et de l’Assemblée nationale. En fauteuil roulant. Une image dramatique pour cet homme qui a bâti son règne sur le slogan « Une Algérie forte et fière ».

Pâle, hagard, yeux cernés, main gauche quasi immobile, il n’est pas en mesure de marcher. Plus de un mois après l’audience accordée le 11 juin à Abdelmalek Sellal, son Premier ministre, et à son chef d’état-major dans un salon des Invalides, il ne peut pas davantage s’exprimer. À peine l’a-t-on entendu murmurer « inch Allah ». Pourtant, pendant sa rééducation en France, Bouteflika faisait quelques pas à l’aide d’un déambulateur et pouvait tenir de courtes conversations, certes difficilement intelligibles.

Loin de rassurer l’opinion, ces nouvelles images contredisent les déclarations lénifiantes de son entourage. Alors que le Premier ministre affirmait que l’état de santé du président était « correct » et que ses partisans rivalisaient d’optimisme, les Algériens découvrent qu’ils ont été abreuvés de mensonges.

Contrairement au premier bilan qui évoquait un « mini-AVC sans séquelles », le président a été en réalité victime d’un AVC qui a provoqué une hémiplégie, mot que les responsables publics s’interdisent de prononcer. En privé, ils se montrent plutôt très pessimistes. Le soir même de leur entrevue du 11 juin, Abdelmalek Sellal a confié à un proche, avoir été « choqué » et « catastrophé » par l’état du président. Côté français, si on reconnaît que « son pronostic vital n’est pas engagé à court terme », on n’est pas plus rassurant. « Maintenant, c’est aux Algériens de gérer la fin de l’histoire », a confié à J.A. un membre du gouvernement de François Hollande.

Où se déroulera sa rééducation ?

Bouteflika poursuivra sa convalescence dans la résidence d’État de Zeralda, à 24 km d’Alger. Depuis sa première hospitalisation au Val-de-Grâce, en 2005, pour – officiellement – « un ulcère hémorragique à l’estomac », cette résidence est équipée d’une clinique de soins et de rééducation ultramoderne. Une équipe de cinq personnes (rééducateur, kinésithérapeute, urgentiste…) qui l’a pris en charge en France se relaiera au chevet du patient. En cas de complications, il pourrait retourner à Paris ou être évacué en Suisse – il est un habitué de la clinique Genolier, à 25 km de Genève. Une admission prolongée à l’hôpital militaire d’Aïn Naadja est écartée : la confidentialité n’y est pas suffisamment assurée.

Est-il en mesure de reprendre ses activités ?

De l’avis des spécialistes, la victime d’un AVC avec hémiplégie doit être mise au repos total et protégée du moindre stress, étant entendu qu’elle n’est pas à l’abri d’une récidive ou de complications invalidantes. Outre cette hémiplégie, Bouteflika souffre des séquelles de son ulcère et d’une poly­kystose, maladie héréditaire qui nécessite des soins réguliers. Autant de soucis médicaux difficilement compatibles avec l’exercice plein et entier de la fonction présidentielle. Il est certain que le patient ne reprendra pas ses activités dans les semaines qui viennent, même si des sources, à la présidence, assurent que Bouteflika réunira prochainement son gouvernement pour examiner une série de textes, notamment la loi de finances complémentaire 2013, gelée en son absence. En revanche, la présidence pourrait programmer un Conseil des ministres allégé dans les prochains jours, afin de montrer le chef de l’État au travail. Certes, son absence pèse assez peu sur les affaires courantes. Avant son hospitalisation, son agenda se limitait déjà aux audiences protocolaires, ses apparitions et voyages étaient rares, son dernier discours à la nation remonte à mai 2012. Mais l’Algérie peut-elle vraiment tourner sans lui, à moins de neuf mois de la présidentielle ?

Va-t-il écourter son dernier mandat ?

« Pour qui connaît Bouteflika, il est hors de question qu’il renonce au pouvoir même s’il devait l’exercer en chaise roulante », tranche un connaisseur du sérail. En 2007, le président avait confié à un proche : « À l’instant où j’annoncerais ma retraite, on cesserait de m’apporter les journaux tous les matins à mon bureau… » Le scénario d’une démission anticipée, à la manière de Liamine Zéroual en 1998, relève donc de la fiction. D’autant que le clan présidentiel ne désespère pas de voir son champion briguer un quatrième mandat, ou du moins peser lourdement sur sa succession. La perspective d’un recours à l’article 88, qui prévoit une procédure d’empêchement en cas de « maladie grave et durable », est elle aussi peu probable. D’abord, parce que l’armée s’y oppose. Ensuite, parce que les partisans de Bouteflika peuvent compter sur le soutien de Tayeb Belaïz, le président du Conseil constitutionnel, véritable homme de confiance. Reste à maintenir l’agenda initial : Bouteflika terminerait son mandat en organisant le scrutin d’avril 2014. Pour cela, il peut s’appuyer sur sa garde rapprochée : Saïd et Nacer, ses deux frères, Mohamed Rougab, son secrétaire particulier, et Mokhtar Reguieg, directeur général du protocole. Il suffirait alors à ce quatuor d’organiser de brèves apparitions du chef de l’État devant les caméras pour donner l’illusion qu’il exerce pleinement ses fonctions. N’a-t-il pas signé des décrets et procédé à des promotions dans l’armée depuis son lit d’hôpital ? À moins que ce plan ne soit contrarié par une rechute… En attendant, l’Algérie navigue à vue.

>> Lire aussi : Algérie : succession de Bouteflika, Zeroual dit non   

Écrans de fumée et culte du secret

Bouteflika est mort, dans le coma, rétabli, se porte à merveille, rentrera en juin ou pour la fête du 5 juillet… Pendant les deux mois et demi de son hospitalisation, journaux et sites internet ont annoncé tout et son contraire. La faute à des journalistes peu soucieux de vérifier leurs informations ou en quête de scoop ? Pas seulement… D’abord, les autorités ont décrété un black-out total, sous la houlette de Saïd Bouteflika, le frère du chef de l’État. Ensuite, des sources à la présidence ou proches de celle-ci n’ont pas hésité à diffuser de fausses nouvelles à certains organes de presse, dont l’agence britannique Reuters. Résultat : des médias ont publié des rumeurs pour en contredire d’autres. On se croirait revenu à octobre-novembre 1978, époque où le président Houari Boumédiène se soignait à Moscou, puis à Alger. Trois mois durant, les autorités avaient seriné que le raïs se portait comme un charme alors qu’il était plongé dans un coma végétatif. Trente-cinq ans plus tard, toutes proportions gardées, on a recours aux mêmes pratiques. Nul n’ignore que le régime algérien est l’un des plus impénétrables au monde. Mais aujourd’hui, ce culte du secret tourne à la farce médiatique.

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