Société

Mali : Salif Keïta, la fuite, le talent et le bras d’honneur

« La folie des transferts » (1/6). En 1967, le jeune attaquant malien Salif Keïta quitte clandestinement son pays pour aller effectuer un essai à Saint-Étienne. Déjà considéré comme une star au Mali, il va devenir l’un des meilleurs joueurs du championnat de France.

Mis à jour le 8 août 2022 à 14:47

Salif Keïta, alors attaquant à l’ASSE © Presse Sports

Au Mali, en ce chaud mois de septembre 1967, un jeune joueur de 20 ans prépare discrètement ses affaires pour s’offrir une escapade en France, contre l’avis des dirigeants du Real Bamako. Salif Keita, fils d’un camionneur, est déjà considéré comme une star locale, et peut-être même comme le meilleur footballeur de l’histoire de son jeune pays, alors indépendant depuis seulement sept ans.

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Quelques mois avant de filer à l’anglaise, Keita a disputé – et perdu – la deuxième finale de la Ligue des champions africaine de sa carrière face aux Ivoiriens du Stade d’Abidjan (3-1, 1-4). Bien sûr, Keita s’est consolé en terminant meilleur buteur de cette édition 1966 (14 buts), et vient de remporter le championnat du Mali pour la troisième fois. Mais, pour le jeune international, son avenir ne peut s’écrire qu’en Europe.

Fuite sans un sou

À une époque où les informations sur le football africain arrivaient au compte-gouttes sur le Vieux Continent, Keita peut compter sur un Libanais installé à Bamako, accessoirement supporter inconditionnel de l’AS Saint-Étienne, pour faire sa promotion.

À cette époque, il était très compliqué pour un Africain de venir en Europe

Charles Dagher, c’est son nom, a ses entrées dans le club forézien et finit par convaincre Roger Rocher, le président des Verts, pourtant réputé proche de ses sous, de payer un billet d’avion au prodige malien.

Prudent, Keita passe par le Nigeria puis par Monrovia, la capitale du Liberia, pour éviter de se faire reconnaître par un employé de l’aéroport de Bamako. « À cette époque, il était très compliqué pour un Africain de venir en Europe. D’ailleurs, mes dirigeants ne voulaient pas que je parte », rappelle-t-il.

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À Monrovia, il se fait voler tous ses effets personnels, à l’exception de ce précieux billet d’avion. Mais la suite de son périple est digne d’une comédie. Alors que l’appareil doit atterrir à l’aéroport du Bourget, où l’attendent les dirigeants stéphanois, un épais brouillard oblige le pilote à poser son avion à Orly, au sud de Paris. Livré à lui-même, sans un sou en poche, Keita hèle premier taxi qu’il aperçoit et lui demande de le conduire à « Geoffroy-Guichard (le nom du stade), Saint-Étienne», à 500 km de là. Roger Rocher règle la facture de plus de 100 francs – une petite fortune à l’époque – en se disant que ce jeune footballeur commence à lui coûter cher.

Buts en série

Mais la suite ne fera pas regretter au président des Verts ces menus investissements. L’entraîneur de l’ASSE, Albert Batteux, couvre d’éloges le jeune attaquant, et Keita, qui joue d’abord avec l’équipe juniors puis avec la réserve, empile les buts. En novembre 1967, pour ses débuts en Division 1, il marque contre Monaco. L’histoire passionnelle entre Saint-Étienne et celui que l’on surnomme désormais la « Panthère Noire » vient de débuter.

J’étais jeune, il fallait que je m’adapte au climat, à la nourriture, au football français

« Cela n’a pas été facile au début. J‘étais jeune, il fallait que je m’adapte au climat, à la nourriture, au football français », confie-t-il aujourd’hui. Malgré son indéniable talent, Keita doit patienter avant de signer son premier contrat professionnel, et son salaire fera longtemps partie des plus modestes de l’effectif stéphanois.

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Après avoir remporté trois fois le championnat (1968, 1969 et 1970), deux fois la Coupe de France et trois fois le Trophée des Champions, Keita, lassé de ne pas être considéré à sa juste valeur par Roger Rocher, décide de quitter Saint-Étienne pour rejoindre Anderlecht en Belgique. Rocher saute dans un avion pour Bamako, où le Malien passe ses vacances et réussit à convaincre le footballeur de rester deux saisons supplémentaires – lors de la première d’entre elles, Keita inscrit 42 buts.

Inévitable clash

Mais le profond différend financier qui l’oppose à son président se conclut par un inévitable clash : Keita s’engage avec l’Olympique de Marseille (OM), le grand rival de Saint-Étienne au début des années 1970. Fou de rage, Roger Rocher porte l’affaire sur le terrain juridique et parvient à le faire suspendre pour six mois.

Las, Rocher n’imagine pas qu’à l’occasion d’un Marseille–Saint-Étienne (3-1), devenu légendaire depuis , Keita inscrit un doublé face à son ancienne équipe. Il se précipite alors vers la tribune où est installé le président stéphanois et lui adresse un bras d’honneur.  Après cette unique saison à l’OM, Keita poursuivra sa carrière en Espagne, au Portugal et, enfin, aux États-Unis, pour une dernière saison en 1979-1980. « Là-bas, c’était bien. Il y avait moins de pression qu’en Europe… »