Politique

Macron-Poutine : fake news, influenceurs, barbouzes… Les secrets d’une guerre de l’ombre en Afrique

Longtemps passives face à l’offensive de Moscou, les autorités françaises se sont résolues à riposter. Avec un objectif clair et assumé : dénigrer l’action des Russes et de Wagner en Centrafrique, au Mali et au Sahel.

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Mis à jour le 1 septembre 2022 à 10:28

Par le biais de ses attaques informationnelles, la Russie cherche à accroître le sentiment antifrançais. © Montage JA.

Quand ils reçoivent les images du drone perché depuis plusieurs heures au-dessus du camp de Gossi, les gradés de l’état-major français comprennent immédiatement qu’ils tiennent du « lourd ». Sur la vidéo, tournée vers 10 heures, le 21 avril, deux jours après le départ de l’armée française de cette petite localité du Nord-Mali, un petit groupe de Blancs est en train d’enterrer des cadavres dans le sable, à quatre kilomètres du camp. Autour, certains filment ou prennent des photos. Deux heures plus tard, un faux compte Twitter, appartenant prétendument à un dénommé Dia Diarra, publie des images chocs de cadavres noirs à moitié ensevelis avec ce commentaire : « C’est ce que les Français ont laissé derrière eux quand ils ont quitté la base à Gossi. Ce sont des extraits d’une vidéo qui a été prise après leur départ ! On ne peut pas garder le silence sur ça ! »

Pour les militaires français, aucun doute : il s’agit d’un grossier montage des mercenaires de la société militaire privée russe Wagner, arrivés à Gossi la veille aux côtés des Forces armées maliennes (Fama). Une nouvelle « attaque informationnelle », affirment-ils, destinée à accroître encore le sentiment antifrançais au Mali et dans la région. Sauf qu’ils en ont, cette fois, une preuve irréfutable.

À Lire [Vidéo] Mali : à Gossi, la France accuse Wagner « d’attaque informationnelle »

Des éléments « secret-défense » rendus publics

Très vite, c’est le branle-bas de combat au « Balardgone », le siège du ministère des Armées, à Paris. Les images sont visionnées en boucle. L’affaire remonte au cabinet de la ministre, Florence Parly, et même à l’Élysée, où Emmanuel Macron en personne est informé. Décision est alors prise de les divulguer pour désamorcer immédiatement cette opération de désinformation russe. En fin d’après-midi, une poignée de médias français suivis sur le continent – dont JA – sont contactés pour un « briefing off » en urgence au ministère. Sur place, tous les éléments, y compris les images du drone, sont livrés aux quelques journalistes présents. Une « opération transparence » inédite, aux antipodes du verrouillage imposé par l’armée française sur ses bavures présumées au Sahel.

Le lendemain matin, l’histoire du faux charnier de Gossi est partout. En coulisses, les officiers français chargés du dossier ne cachent pas leur satisfaction. Ils tiennent là, à leurs yeux, leur première victoire symbolique face aux Russes sur leur terrain de prédilection, le champ de bataille informationnel. Si son impact réel demeure limité, cet épisode marque surtout un vrai tournant de la stratégie française dans la guerre d’influence que se livrent quotidiennement Paris et Moscou sur le continent. Pour la première fois, des éléments estampillés « secret-défense » sont déclassifiés et transmis à la presse par les autorités françaises, un peu à la manière de ce qu’ont fait les Américains aux prémices de l’invasion russe en Ukraine.

Images vidéo du faux charnier de Gossi, dans le nord du Mali. Une manipulation orchestrée par des hommes du groupe Wagner. © French Army via AP/SIPA.

Images vidéo du faux charnier de Gossi, dans le nord du Mali. Une manipulation orchestrée par des hommes du groupe Wagner. © French Army via AP/SIPA.

Pour les responsables politiques et militaires français, plus de tergiversations : à partir de maintenant, ils répondront systématiquement à toute nouvelle attaque russe de ce genre. « Nous n’hésiterons pas à le refaire », prévient-on à l’état-major. Une vigilance d’autant plus renforcée jusqu’au retrait complet des militaires français du Mali, mi-août. Chez ces derniers, la crainte d’une manifestation massive ou d’un blocage d’un convoi, comme cela avait été le cas au Burkina Faso et au Niger, fin 2021, était dans tous les esprits. « La capacité de Wagner à agiter le sentiment antifrançais et à mobiliser les foules via les réseaux sociaux est redoutable. Mais nous sommes très vigilants et nous n’accepterons aucune entrave à notre opération de désengagement », indiquait un haut gradé quelques semaines avant le départ des derniers soldats de la base de Gao..

Des Russes à la fibre anticoloniale… et anti-française

Avant ce changement de ton, la France est longtemps restée passive face à l’offensive éclair de Moscou sur le continent. Minimisation de la menace ? Arrogance bien française face à un ennemi sous-estimé ? Déni de la réalité sur le terrain ? Sûrement un peu de tout ça. Il y a d’abord eu l’implantation des mercenaires de Wagner en Centrafrique, à la fin de 2017, sans que Paris ne s’inquiète plus que ça. Puis leur arrivée au Mali, à la fin de 2021, poussant les militaires de l’opération Barkhane à remballer leurs paquetages. À Paris, la sérénité un temps affichée face à l’expansionnisme russe s’est dissipée. Désormais, diplomates et militaires français prennent la menace très au sérieux. À tel point qu’ils ne cachent plus leur préoccupation pour d’autres pays francophones, comme le Burkina Faso, le Cameroun, ou même le Sénégal.