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Politique

Le Maroc, une monarchie utile

Par Jeune Afrique

On parle beaucoup, Printemps arabe oblige, de « l’exception marocaine ». Expression à manier avec précaution car, si elle flatte le chauvinisme des intéressés, elle risque de soustraire aux valeurs universelles tout jugement sur le pays. Cependant, s’agissant des rapports entre les Marocains et la monarchie, on se trouve en présence d’un faisceau de phénomènes, de sentiments, d’attitudes, de situations qu’on ne rencontre nulle part ailleurs. De sorte que l’on doit recourir à un principe d’exception pour y comprendre quelque chose.

Au commencement, un attachement profond, absolu, mystique. Cette dévotion inséparable du patriotisme a des racines séculaires. L’histoire du royaume est parsemée de conflits entre le Makhzen, le pouvoir sultanien, et la Siba, tribus montagnardes en rébellion. Mais les mêmes tribus, cinq fois par jour, accomplissent leurs prières au nom de ce sultan, Amir al-Mouminine (Commandeur des croyants). Et n’hésitent pas à se ranger derrière lui pour défendre le territoire national contre l’ennemi chrétien. Un épisode sous le règne de Moulay Slimane (1792-1822) est édifiant. Le sultan alaouite a mené trois guerres contre des tribus. Mis en échec, il a finalement été fait prisonnier et gardé en tant que sultan auprès de ses vainqueurs, dans le Moyen-Atlas, loin de Fès, la capitale.

Dans l’adversité, les Marocains sont plus royalistes que le roi. On l’a bien vu sous le protectorat (1912-1956). Hubert Lyautey, le premier résident général, avait façonné la monarchie chérifienne en installant Moulay Youssef, « le sultan des Français ». Tout a changé avec son successeur en 1927. À sa sortie pour la prière, les étudiants de la Qaraouiyne l’accueillent aux cris de « Yahiya al-malik ! » (« vive le roi ! »). Il n’est plus le sultan mais Mohammed V, le roi des nationalistes. Et le protectorat sera un affrontement sans répit entre le Palais et la Résidence. Déposé en 1953 et déporté à Madagascar, Mohammed V devint, dans le coeur des Marocains, un roi de légende, qu’ils retrouvaient… sur la lune ! À Fès, on montait en famille de la médina sur les hauteurs de la ville sainte pour contempler l’astre royal. La foule ne cessait d’affluer. Les Français étaient désemparés : « Ça va, descendez, vous l’avez assez vu ! »

Les Marocains ne veulent pas moins de roi, mais plus de roi, et, à l’extrême, le roi autrement.

Avec le temps, la passion monarchiste des Marocains s’est renforcée en se rationalisant. La popularité de Mohammed VI est au zénith. La contestation du Mouvement du 20-Février, dans le sillage du Printemps arabe, ne l’a pas entamée. Point de « Dégage ! » ici. On ne voulait pas moins mais plus de roi et, à l’extrême, le roi autrement. En procédant à la révision de la Constitution pour introduire les réformes institutionnelles, M6 a chamboulé en douceur le paysage politique. La méthode (commission d’experts) a révélé ses vertus, surtout après les errements constitutionnels en Tunisie et en Égypte.

Désormais, on est en présence d’une nouvelle monarchie. Le roi s’est délesté des pouvoirs exécutif et législatif et conserve des charges régaliennes par excellence. Commandant suprême de l’armée, Commandeur des croyants, il veille au bon fonctionnement des institutions. La fonction d’Amir al-Mouminine est, par les temps qui courent, essentielle. Alors que l’islam est en proie à toutes sortes de dérives (jihadisme, salafisme, conflit chiisme-sunnisme), on a besoin d’un magistère qui protège la religion du Prophète et garantisse à ses fidèles paix et tranquillité. Au temps des fous de Dieu, vivement un garde-fou ! Du coup, la perception des Marocains à l’égard de la monarchie se modifie subrepticement. Ils n’ont pas tant besoin d’une monarchie « sacrée » que d’une monarchie utile, une monarchie d’utilité historique.

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