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Politique

Maroc : les leçons d’une crise gouvernementale

Hamid Chabat (g) et Abdelilah Benkirane (d), à Fès. © AFP

La rupture entre Abdelilah Benkirane et Hamid Chabat n'a pas provoqué de séisme politique. Preuve que la Constitution, promulguée il y a tout juste deux ans, a réussi son premier test.

Le sort en est jeté. Les cinq ministres istiqlaliens ont fini par remettre leur démission au chef du gouvernement, le 9 juillet. Alors que de douloureuses tractations commencent pour accoucher du cabinet Benkirane II, le temps est venu de tirer les premières leçons de cette drôle de crise qui aura vu le plus vieux des partis marocains bousculer l’image convenue d’un royaume à l’actualité byzantine. Si la « cuisine » maroco-marocaine intéresse rarement au-delà des frontières, c’est surtout parce qu’elle est moins contrastée qu’ailleurs. En outre, son déroulement a de quoi dérouter les non-initiés puisqu’il aura fallu plus de huit semaines aux ministres concernés pour remettre formellement leur lettre de démission.

Mais il faut porter le regard au-delà de l’écume de l’événement pour apprécier les courants qui agitent le royaume, leur force et leurs interactions. Le match Chabat contre Benkirane est riche d’enseignements sur les balbutiements et les incertitudes d’une transition politique. En deux ans, ses acteurs – le gouvernement (et son chef), les partis et le roi ­- ont interprété et appliqué la Constitution issue du printemps 2011. Or ce texte adopté par un référendum expéditif au score soviétique (98,5 % de oui et une participation de 73 %), le 1er juillet 2011, recèle des solutions insoupçonnées et, au vu de la pratique, plutôt solides. Beaucoup d’analyses, hâtives ou passionnées, ont cru voir dans cette Constitution la seule perpétuation de l’absolutisme royal. Vision partielle et fortement partiale. En réalité, la loi fondamentale contient des dispositions inédites qui encadrent le pouvoir du souverain et donnent une réelle latitude au chef du gouvernement, si ce dernier veut bien s’en servir. En un sens, il n’y a pas vraiment d’intérêt à se demander si la Constitution accorde plus ou moins de prérogatives au roi. En octroyant une vraie marge de manoeuvre au gouvernement et aux partis, le texte de 2011 devrait permettre à la monarchie de glisser provisoirement d’un pouvoir quantitatif vers une influence qualitative.

1 L’Istiqlal n’a pas réussi à transformer le coup de sang de Chabat en crise institutionnelle

En lançant sa bombe un vendredi soir du mois de mai – la menace de retrait du gouvernement -, le conseil national de l’Istiqlal a peut-être involontairement contribué à la désamorcer. En général, les mauvaises nouvelles annoncées en fin de semaine permettent d’atténuer l’impact négatif sur les marchés financiers. De fait, le lundi à l’ouverture, la Bourse de Casablanca, en déprime chronique depuis deux ans, n’a pas vraiment réagi. Rapidement, la tentative de coup de force a été suspendue par la grâce d’un coup de fil. Au téléphone, le roi a demandé au zaïm istiqlalien de maintenir les ministres du parti à leur poste. Les cadors du parti nationaliste se sont exécutés et ont fait diversion en évoquant un mémorandum en cours de préparation, qu’ils promettaient d’adresser au roi à son retour de France. Le zaïm a poussé son avantage trop loin. Le roi a pris Hamid Chabat au mot : il n’a pas tranché et l’a laissé face à ses responsabilités. Après s’être raccroché, en mai, à l’article 42 de la Constitution (selon lequel le roi est « garant de la pérennité et de la continuité de l’État et arbitre suprême entre ses institutions »), le parti nationaliste a essayé de dramatiser le conflit en le déplaçant sur le terrain de la crise institutionnelle. Karim Ghellab, le président istiqlalien de la Chambre des représentants, enfilant le costume du bafoué, s’est pris le bec avec Abdelilah Benkirane, le chef du gouvernement. En public, bien sûr. Grosse ficelle qui n’a réussi à hameçonner personne. Tant qu’elle n’était qu’une parole perdue dans la logorrhée de Chabat, la démission ne pouvait être prise au sérieux. Elle n’a commencé à l’être que le 9 juillet, quand la décision s’est pliée aux formes prévues par la Constitution.

2 En choisissant de rester à l’écart de la brouille, le roi garde un avantage sur les autres acteurs

Trompé par la neutralité du roi depuis le début de l’affaire, Chabat a cru pouvoir compter sur son intervention. Il semble au contraire que Mohammed VI ait souhaité prendre du recul. Maître du temps et omniprésent dans les esprits, le roi sait aussi se faire rare. Car Mohammed VI est parti pour la France le jour même de la (première) annonce de démission. Dans son château de Betz (en Picardie), le souverain a pris son temps. Plus de un mois. Le 26 juin, l’audience qu’il accorde à Hamid Chabat à Oujda (nord-est du pays) est l’ultime concession faite au trublion istiqlalien. Ce dernier a eu tort de se répandre dans la presse pour annoncer une réponse du roi. Officiellement il n’y en aura pas. Officieusement, un simple coup de fil invitant Chabat à prendre sa décision. Échec personnel du patron de l’Istiqlal et de l’Union générale des travailleurs marocains (UGTM), mais victoire de l’interprétation d’une nouvelle Constitution qui se veut émancipatrice. Convaincu qu’il vaut mieux pour lui ne pas s’impliquer dans un conflit de ­personnes, le roi a choisi de se retirer de l’embrouille. En même temps, il s’est imposé aussi comme un recours en cas de vraie crise.

3 Benkirane sort passablement renforcé de son bras de fer avec son rival de l’Istiqlal

Une fois oubliés les noms d’oiseaux échangés de part et d’autre, et, surtout, dès la formation du futur gouvernement, la grande tâche des observateurs sera de compter les points. Benkirane en a marqué. Notamment à l’intérieur du Parti de la justice et du développement (PJD), où aucune force ne se dresse contre lui pour le critiquer. La répartition est simple. Aux membres du gouvernement la besogne, aux députés les communiqués. Abdelaziz Aftati, l’impétrant d’Oujda, et Abdellah Bouanou, chef du groupe parlementaire PJD à la Chambre des représentants, continuent à jouer leur partition d’opposants. Quand Benkirane a voulu contrôler le message, il a simplement rappelé les statuts du PJD et qu’il en est le patron : « Je suis le seul porte-parole du parti. » Cette fierté affichée est en partie imputable à la Constitution, qui a « présidentialisé » le rôle du chef du gouvernement. Il est aujourd’hui maître de son destin, puisqu’il peut démettre un ou plusieurs ministres et dissoudre la Chambre des représentants. De quoi donner de l’assurance. Au final, les institutions héritées de la réforme constitutionnelle de 2011 accréditent l’idée que la réforme se pilote par le haut. Un constat que n’entament pas, à court terme, les réussites pour l’instant limitées des transitions révolutionnaires en Tunisie, en Égypte ou en Libye. Dans un contexte de grandes incertitudes régionales, la transition marocaine est moins spectaculaire, mais plus rassurante que celle de ses voisins. En tout cas pour l’instant. l

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