Politique

Maroc : visite guidée à Tanger, carrefour littéraire

Ce qui se lit le plus à la Librairie des colonnes? La littérature russe traduite en arabe. © Hicham Gardaf pour J.A.

Dans le Tanger cosmopolite d'après guerre, les écrivains du monde entier y tutoyaient l'intelligentsia marocaine. Après une période de déclin, la Librairie des Colonnes se refait aujourd'hui une jeunesse.

Dès que la porte se referme derrière le visiteur, les klaxons des voitures s’éloignent, la lourde chaleur de l’après-midi tangéroise et l’agitation qui règne sur le boulevard Pasteur – l’une des artères principales de la ville – ne sont plus qu’un lointain souvenir. Une odeur suave de bois ciré et de fleur d’oranger se répand dans la pièce étroite mais profonde où les étagères pleines de livres courent le long des murs. Le lecteur ou le curieux, c’est selon, vient de mettre les pieds dans l’un des lieux symboliques de Tanger, un petit paradis de littérature qui chérit jalousement son histoire : la Librairie des Colonnes.

Depuis qu’il a été racheté en 2010 par l’homme d’affaires français Pierre Bergé, ce havre de paix a refait surface, après quelques années de déclin. Son nouveau gérant, Simon-Pierre Hamelin, cherche à lui redonner sa vocation méditerranéenne d’origine. Dans le Tanger cosmopolite d’après-guerre, de grands noms de la littérature, tels les Américains William S. Burroughs et Tennessee Williams ou le Marocain Mohamed Choukri, s’y donnaient en effet rendez-vous. Les écrivains qui passaient la porte des Colonnes arrivaient généralement du Claridge, l’une des meilleures tables du Tanger de l’époque et quartier général des grands noms de la littérature.

C’est surtout à une famille, les Gérofi, que la librairie doit son prestige. Passionnés de lettres, ces Belges venus s’installer sous le soleil marocain ouvrent le commerce en 1949. Tandis que son épouse, Yvonne, et sa soeur, Isabelle, s’occupent de la gestion, Robert Gérofi noue des rapports étroits sinon amicaux avec les écrivains. Professeur d’arts plastiques au lycée français et conservateur du musée de la Casbah, il compte parmi ses amis les Français André Gide et Jean Genet, entretient une correspondance régulière avec la Belge Marguerite Yourcenar dont, dit-on, il est amoureux fou. Passionné d’archéologie, il ose d’ailleurs, après des fouilles à Lixus, un site à côté de la ville de Larache, emprunter le yacht de son ami milliardaire américain, Malcolm Forbes, pour traverser l’Atlantique et remettre une bague à l’effigie de l’empereur romain Hadrien à l’auteure des célèbres Mémoires.

Yourcenar, Camus, Cervantès…

Aujourd’hui, la littérature de Marguerite Yourcenar trône en bonne place sur le présentoir, à l’entrée. Elle y côtoie celles de Chateaubriand, Virginia Woolf, Albert Camus, Cervantès… Les auteurs espagnols, italiens, turcs ou encore américains ont toujours été présents à la librairie – les Colonnes se veulent généralistes. « Ce qui se lit le plus, c’est la littérature russe. C’est très gratifiant de voir des clients qui découvrent que Dostoïevski est traduit en arabe », affirme Simon-Pierre Hamelin. « Le lecteur marocain aime la littérature classique. On vend aussi pas mal de poésie, ce n’est pas du tout comme en France. » Désormais, la part belle est faite aux lettres maghrébines, le but étant de prouver que des productions en arabe peuvent ne pas être uniquement religieuses.

Depuis le rachat du lieu par Bergé, le fonds est passé de 2 000 à 8 000 titres, en quatre langues (français, espagnol, arabe, anglais), même si quelques ouvrages en italien y sont aussi vendus. Des oeuvres qui, jusqu’à présent, étaient bannies « pour des considérations politiques ou économiques » vont également être peu à peu mises à la vente. « On a décidé de prendre le risque, même s’il est possible que nous ayons des ennuis… » avance le libraire. Cependant, Paris-Marrakech : luxe, pouvoir et réseaux, d’Ali Amar et Jean-Pierre Tuquoi, qui évoque les intérêts économiques très forts entre les élites françaises et marocaines, ne rentrera jamais dans le fonds tangérois : « Le groupe Hachette, à qui nous l’avions commandé, nous l’a refusé, arguant que c’était un ouvrage polémique. » De même, Hamelin n’a jamais reçu le roman posthume de Mohamed Meftah Le Dernier Combat du capitaine Ni’mat. « Mais notre maison d’édition [Éditions Librairie des Colonnes, depuis 2011] va publier sa version en arabe début 2014 », se réjouit-il.

Ce n’est pas la première fois que les Colonnes bravent les interdits ou le politiquement correct. Déjà, lorsque l’Espagne était dirigée par Franco, la librairie vendait des publications antifranquistes, à quelques kilomètres seulement des côtes ibériques. « C’était l’endroit le plus proche de l’Espagne où l’on pouvait trouver ce type de littérature, à part en France, dans les Pyrénées », raconte Hamelin. « Les Gérofi étaient engagés politiquement, et cet engagement a toujours été présent dans les oeuvres qu’ils proposaient au public. »

Des habitués prestigieux

Cette ligne n’a d’ailleurs jamais changé jusqu’en 1998, date du départ de Rachel Muyal, deuxième gestionnaire des lieux. En 1973, Isabelle et Yvonne Gérofi cherchent à passer la main et persuadent leur fidèle cliente, qui travaille alors pour le compte d’une radio américaine, de reprendre le flambeau. Rachel appartient, elle aussi, à la communauté juive de Tanger. Durant un quart de siècle, elle a vu défiler, dans son commerce du boulevard Pasteur, des célébrités telles que la romancière américaine Patricia Highsmith, le journaliste et diplomate français Daniel Rondeau, ou encore l’ex-ministre marocain Moulay Ahmed Alaoui.

Parmi les écrivains étrangers arrivés dans le Tanger des années 1950, certains se sont installés dans la ville et continuent de fréquenter la librairie à l’époque de Rachel Muyal. Désormais veuf (sa femme Jane est décédée en 1973), l’Américain Paul Bowles reste l’un des fidèles du lieu. Il y fait d’ailleurs la connaissance de Mohamed Choukri qui, grâce à lui, deviendra l’une des grandes plumes de la littérature marocaine. La silhouette sévère de l’Irlandais Samuel Beckett y est familière, de même que celle du jeune lycéen et futur écrivain marocain Tahar Ben Jelloun. « Dans cet endroit mythique qu’est la Librairie des Colonnes, j’ai pu me sentir au centre de la ville et même du monde, expliquera Rachel Muyal, des années plus tard. J’y ai passé vingt-cinq années, exaltantes du début jusqu’à la fin. J’ai tout sacrifié, vie affective et familiale, pour ça. »

Après son départ, l’activité de la librairie décline. Souad Douiri Balafrej, qui lui succède, habite à Rabat. Les commandes et les livres n’arrivent plus qu’au compte-gouttes. En 2004, Simon-Pierre Hamelin, un Français, se laisse séduire et reprend le fonds alors qu’il était venu passer un mois de vacances à Tanger. « J’ai compris que la gestion allait être compliquée. Pendant quatre ans, nous avons vécu dans l’informel. Nous n’avons pas eu d’investissements, pas de rénovation de vitrine… », explique-t-il. La librairie vivotait sur sa gloire passée tout en se laissant dépérir. Jusqu’à ce que le mécène français Pierre Bergé franchisse la porte en 2010. « Il m’a dit : "J’achète à condition que vous restiez" », raconte Hamelin, amusé. Dans la mezzanine fermée qui surplombe la boutique, il s’est aménagé un petit bureau chargé de souvenirs, de paperasses, de vieilles cartes au mur, d’un portrait de Mohammed VI.

Depuis, les Colonnes publient la revue littéraire Nejma, fondée en 2006, la seule revue généraliste de ce type existant au Maroc. Elles ont aussi coédité, en mars 2012, l’Album Cinémathèque de Tanger, une histoire illustrée des tournages réalisés dans la ville et de la ville à l’écran, à travers les archives de la Cinémathèque de Tanger. Aujourd’hui, de grands noms de la littérature continuent de franchir la porte de la maison, tels Tahar Ben Jelloun, le Franco-Libanais Amin Maalouf ou encore l’Espagnol Juan Goytisolo. Disparu en 2003, Mohamed Choukri a écrit : « En se baladant sur le boulevard Pasteur, au numéro 54 en particulier, l’on trouve la Librairie des Colonnes, temple de la mémoire historique de Tanger. »

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