Société

Au Mali, pour qui ont voté les imams ?

Chérif Ousmane Madani Haïdara veut que la politique reste séparée de la religion.

Chérif Ousmane Madani Haïdara veut que la politique reste séparée de la religion. © DR

Officiellement, les leaders religieux maliens se sont tenus à l´écart du scrutin présidentiel. Mais certains avaient choisi leur poulain. Avec l´espoir que ce champion, s´il est élu, suive leurs recommandations.

« Bouyé a parlé. Les musulmans du Mali sont appelés à voter le 28 juillet pour El Hadj Ibrahim Boubacar Keïta. Objectif, le takokelen [victoire électorale dès le premier tour]. » Ces propos, tenus le 19 juillet à Nioro du Sahel, sont ceux de Moussa Boubacar Bah, président du mouvement citoyen des musulmans du Mali, Sabati 2012, une association de jeunes se réclamant du leader religieux Chérif Mohamed Ould Cheicknè, alias Bouyé ou le chérif de Nioro. Chef de la confrérie religieuse hamalliste, Bouyé a vu son influence politique s´étendre au-delà de ses seules ouailles quand, en mars 2012, il est devenu le marabout en titre du capitaine Amadou Haya Sanogo, chef de la junte qui a renversé le président Amadou Toumani Touré (ATT). « La bénédiction de Bouyé vaut quasiment élection, s´enthousiasme Rokiya, frêle jeune fille voilée de noir croisée à la mosquée de Badalabougou, un quartier de la rive gauche du Djoliba. Les musulmans respectent les consignes de vote des imams. » Une certitude tempérée par un précédent : lors de la présidentielle de 2002, le même Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), soutenu sans réserve par les chefs religieux, avait été éliminé dès le premier tour, devancé par ATT et Soumaïla Cissé.

>> Voir le dessin de Glez : "Présidentielle malienne : and the loser is…"

L´argument développé par le chérif de Nioro pour soutenir son candidat est le suivant : « Nous devons faire barrage à ceux qui ont mis le Mali dans cette situation [crise dans le Nord, coup d´État…] en soutenant celui qui respecte les valeurs de notre pays. » De fait, de tous les hommes politiques en campagne, IBK est celui qui inclut le plus de versets coraniques dans ses discours. Comment l´ancien Premier ministre d´Alpha Oumar Konaré a-t-il convaincu Bouyé ? « Nous avions fait une première sélection de 4 candidats sur les 27 engagés, explique le président de Sabati 2012. IBK n´y figurait pas, mais le chérif a décidé de l´y inclure. C´est lui qui correspond le plus à nos critères. » Les quatre éconduits par la confrérie ? Cheick Modibo Diarra, l´ancien Premier ministre ; l´avocat Mountaga Tall ; Choguel Maïga, le président du Mouvement patriotique pour le renouveau (MPR) ; et Moussa Mara, jeune expert-comptable, maire d´une commune du district de Bamako. Quant aux critères, il s´agit d´une liste de revendications soumise aux 27 postulants à Koulouba, énumérant « les conditions à remplir pour obtenir le soutien des musulmans maliens », précise Moussa Boubacar Bah. Cela va de l´octroi de subventions publiques destinées aux associations religieuses à l´égal des partis politiques à l´interdiction de toute publicité sur le tabac et l´alcool en passant par l´adoption d´une législation favorisant davantage le système financier islamique.

Proximité entre candidats et groupes religieux

Si Bouyé et Sabati 2012 ont choisi IBK, cela ne signifie aucunement que la totalité des leaders religieux maliens s´est ralliée à lui. D´ailleurs, Mahmoud Dicko, président du Haut Conseil islamique du Mali (HCIM), a tenu à prendre ses distances. Il estime que sa vocation n´est pas de donner des consignes de vote, mais d´éclairer « le croyant pour en faire un citoyen ». Sa proximité avec IBK est un secret de polichinelle, mais il dément le fait que sa « structure » soit mêlée à une campagne électorale, fût-elle au profit de son ami.

Autre leader religieux à se refuser à toute ­immixtion politique : Chérif Ousmane Madani Haïdara, leader d´Ansar Eddine (qui n´a rien à voir avec l´organisation du même nom du rebelle touareg Iyad Ag Ghali). « Ma crainte, affirme Haïdara, est que les contentieux entre partisans des différents candidats fassent une intrusion dans la maison de Dieu. Faire du minbar [piédestal d´où l´imam fait son sermon] une tribune politique peut mener à toutes sortes de dérives. » Quant aux réactions des autres candidats au lendemain du soutien de Sabati 2012 à leur concurrent IBK, ni panique ni cris d´orfraie à propos de « menaces pesant sur la laïcité ». Chacun a son leader religieux et son imam au sein de son équipe de campagne…

Le spectre de la discorde menace la Oumma

La parole d´un chef religieux relevant quasiment du sacré, que se passera-t-il si celui qu´il soutient échoue ? « Si notre candidat perd, nous serons les premiers à féliciter son adversaire victorieux », assure Moussa Boubacar Bah. Chérif Ousmane Madani Haïdara évoque quant à lui le spectre de la discorde qui menacerait la cohésion de la Oumma [communauté musulmane] du Mali. Ce qui ne l´empêche pas de faire campagne. Pas à la mosquée, mais à la télévision. Le leader religieux met son aura et son image au service de l´action civique en appelant à une plus grande implication de ses fidèles dans le processus électoral, du retrait de leur carte d´électeur au vote. Si les imams partisans de Bouyé et de Sabati 2012 ont mis leur mosquée au service exclusif d´IBK, il s´agit d´une exception. Le plus grand nombre continue, dans un climat exclusivement spirituel, à animer les soirées religieuses du ramadan, qui coïncide avec la campagne électorale. Loin des clivages politiques et des querelles entre colleurs d´affiches.

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