Politique

Maroc : nouvelle scène politique, mêmes coulisses ?

Le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, en juillet 2012.

Le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, en juillet 2012. © ABDELHAK SENNA/AFP

Dans l´hémicycle comme au gouvernement marocain, depuis deux ans, les têtes ont changé. Les règles du jeu politique aussi. Même si les anciennes élites n´ont pas renoncé à conserver les rênes du pouvoir.

Le Maroc a échappé au sort des autres États arabes qui subissent des soulèvements cataclysmiques ou se révèlent de plus en plus répressifs depuis la vague de changements politiques qui a balayé la région en 2011. Ce pays de 32 millions d´habitants vit en effet une expérience singulière, que certains considèrent comme un modèle possible pour les monarchies du Moyen-Orient confrontées aux revendications révolutionnaires. Cependant, d´autres analyses tout aussi crédibles montrent que le Maroc n´est qu´un exemple de plus de la rigidité de ces pays face aux réformes fondamentales. Tout comme celle de l´Égypte, où un coup d´État soutenu par les forces armées et le système judiciaire vient de renverser un gouvernement islamiste élu, l´expérience marocaine met en évidence la persistance de ce que l´on appelle « l´État profond » au sein des nations arabes.

En apparence, un gouvernement élu, dirigé par un parti politique islamiste, partage le pouvoir avec la descendance d´une dynastie monarchique qui remonte au Moyen Âge. Le roi, le Palais et les forces de sécurité – le Makhzen – conservent toutefois une influence sur les questions économiques et politiques essentielles. Mais les islamistes jouent un match en plusieurs manches. Loyal envers la monarchie, Abdelilah Benkirane, chef du gouvernement et leader du Parti de la justice et du développement (PJD), est aussi un homme politique talentueux, mû par ses propres objectifs.

Pour l´instant, le Makhzen et le PJD sont engagés dans un étrange pas de deux, un partenariat forcé et quelque peu accidentel. « Nous nous trouvons dans une situation de cohabitation entre le Palais et le gouvernement islamiste, explique Abdellah Tourabi, rédacteur en chef du mensuel Zamane. Les tensions ne sont pas uniquement dues au pouvoir et à l´argent, les deux parties ont également des programmes politiques très différents. »

Un roi qui se penche sur le peuple

La trajectoire politique du Maroc s´est différenciée de celle des autres monarchies arabes avec l´arrivée au pouvoir de Mohammed VI en 1999. Il a mis fin au despotisme de son père, Hassan II, sous le règne duquel les violations des droits humains étaient monnaie courante. Le souverain, qui aura 50 ans le 21 août, a ouvert le jeu politique, libéralisé en partie la presse et mis sur pied une commission vérité [l´Instance Équité et Réconciliation, en 2004-2005] pour se pencher sur les crimes commis sous Hassan II. Ses conseillers l´ont surnommé le roi des pauvres, et il a été acclamé à travers tout le pays pour son pragmatisme, même lorsque le Parlement a adopté des politiques libérales qui ont contribué à creuser le fossé entre riches et pauvres.

Malgré la croissance économique, après quelques années, les réformes politiques se sont essoufflées. Comme dans d´autres pays arabes, les hommes de l´ombre de l´État profond et de l´establishment sécuritaire ont craint que leurs privilèges soient mis à mal. Le zèle dont a fait preuve le roi pour mener les réformes a menacé le Makhzen. De grandes tours ont été construites, mais les salaires ont continué de stagner et des régions entières du pays sont restées embourbées dans la pauvreté et l´analphabétisme. Les factures du carburant, des subventions alimentaires et de la paie des fonctionnaires se sont accumulées, tandis que le tourisme baissait et que les investissements chutaient. Après les attentats de Casablanca en 2003, les autorités ont renforcé les mesures contre les islamistes, y compris ceux du PJD.

Les révolutions arabes de 2011, qui ont fait tomber trois gouvernements en Afrique du Nord, ont également ébranlé les instances dirigeantes du Maroc. Les protestataires du Mouvement du 20-Février – lequel comprenait des libéraux, des partis de gauche et des islamistes – ont commencé à défiler dans les rues. « Ils ont manifesté dans 53 villes le même jour à la même heure, explique Karim Tazi, homme d´affaires et militant, propriétaire de l´hebdomadaire TelQuel. C´était la première fois dans l´histoire du pays. L´image dorée du roi était ternie. Les gens ont commencé à parler. Les Marocains ont découvert qu´ils étaient en réalité incroyablement téméraires. »


Manifestation du Mouvement du 20-février, à Rabat, le 2 juin. © FADEL SENNA

Benkirane prend du pouvoir

Plutôt que de réprimer la contestation à coups de matraque et de gaz lacrymogène, les autorités ont préféré laisser les jeunes manifester. Quelques semaines après le début de la révolte, le roi a annoncé une révision de la Constitution. Le document octroyait, entre autres, davantage de pouvoir au Parlement, une plus grande indépendance aux tribunaux et de nouvelles responsabilités au Premier ministre. L´une des clauses fondamentales du document prévoyait que le roi devait choisir le chef du gouvernement au sein du parti majoritaire au Parlement. Il conservait par ailleurs son autorité sur les principales institutions de sécurité nationale et concernant les questions de politique étrangère. Si le texte n´a pas forcément satisfait tous les manifestants du 20-Février, il a malgré tout été adopté par référendum à une écrasante majorité (98,5 %) et salué par les partenaires occidentaux du Maroc, notamment la France, l´Espagne et les États-Unis.

Comptant sur la popularité du roi, les partis proches du Palais ont fait front commun lors des élections législatives destinées à renouveler le Parlement et le gouvernement, conformément à la nouvelle Constitution. Mais ils ont été battus par le parti de Benkirane, qui, bien qu´il ait fermement refusé de soutenir le Mouvement du 20-Février, en est soudainement devenu le premier bénéficiaire.

« Même le PJD n´aurait jamais pensé gagner », déclare Mehdi Bensaïd, membre du Parti Authenticité et Modernité (PAM, parti d´opposition, proche du Palais). Le roi a préféré désigner comme chef du gouvernement Abdelilah Benkirane – personnage volubile mais constant dans son soutien à la monarchie – plutôt que les dirigeants de factions plus à gauche du PJD. Ne détenant pas la majorité des sièges à la Chambre des représentants (avec 107 sièges sur 395), le PJD a formé un gouvernement avec le parti de l´Istiqlal (60 sièges) et deux autres petites formations.

Démission de ministres d’ Istiqlal

Les tensions entre Benkirane et l´ordre établi ont émergé immédiatement. Le gouvernement a édicté de nouvelles règles relatives à la télévision publique et à son contenu, exigeant, entre autres, que les contrats soient soumis à des appels d´offres. Il a renforcé les mesures à l´encontre des juges, des fonctionnaires, des éducateurs et du personnel médical, qui touchaient un salaire malgré leur absentéisme récurrent. Ou encore interdit aux médecins payés par l´État de travailler dans le secteur privé.

Avec Abdelilah Benkirane, le Makhzen se trouve confronté à un chef de gouvernement populaire, issu d´un parti qu´il avait tenté d´éradiquer et qu´il avait décrit en 2003 comme un ennemi du royaume. Les discours du leader islamiste, prononcés dans un registre populaire, voire rustique, ont séduit les classes pauvres et moyennes du pays. Orateur de talent, il passe habilement des rugissements d´indignation, parlant de la détresse des plus défavorisés, aux piques d´humour corrosif à l´adresse de ses détracteurs. Depuis, le roi a contrebalancé la montée du PJD en mettant sur pied une équipe de conseillers royaux faisant office de cabinet de l´ombre.

Début juillet, après des semaines de querelles byzantines, Abdelhamid Chabat, leader de l´Istiqlal, a annoncé la démission du gouvernement des ministres de son parti, en raison de l´attitude unilatérale d´Abdelilah Benkirane. « Une charte prévoit que toutes [les décisions] doivent être prises par la majorité, explique la députée Mounia Rhoulam, du groupe parlementaire de l´Istiqlal. Mais Benkirane a pris la décision d´augmenter les prix [des produits de base] sans nous consulter. » Le 22 juillet, le roi a accepté ces démissions. Il a demandé à Benkirane de constituer une nouvelle majorité.

Manoeuvres pour affaiblir le gouvernement

De nombreux Marocains y voient un stratagème pour faire endosser au PJD la responsabilité des réformes impopulaires sur les subventions aux produits de grande consommation sans que les partis centristes, fidèles au roi, en sortent ternis. « Certains disent qu´il s´agit d´un moyen d´affaiblir le gouvernement, voire de le faire tomber, pour que le peuple estime qu´il a échoué et qu´il perde les élections », estime Slimane El Amrani, numéro trois du PJD. Pour d´autres, ces supposées manoeuvres au sommet de l´État rendent le parti de Benkirane encore plus populaire. « Benkirane est un habile rhéteur. Il se positionne simultanément comme chef du gouvernement et chef de l´opposition », commente William Lawrence, directeur du projet Afrique du Nord au sein de l´International Crisis Group (ICG) et ancien diplomate américain.

S´il est probable que le Makhzen ait tenté de se montrer plus habile que le PJD, il ne fait en revanche aucun doute qu´il a essayé de briser le Mouvement du 20-Février. Au cours d´une manifestation organisée en mai (comme chaque mois pour entretenir les braises du 20-Février), la police a envahi la place Bab-El-Had, située au centre de Rabat, où le mouvement a vu le jour. Les forces de l´ordre ont évacué vigoureusement les manifestants et en ont arrêté certains. Les tentatives de transformer le mouvement en fête ont été annihilées.

Un petit retour en arrière pour un grand pas en avant

« Nous avons essayé de fonder une association, mais nous en avons été empêchés. Nous n´obtiendrons aucune autorisation pour tout ce qui est en rapport avec le 20-Février », explique Zineb Belmkaddem, une militante.

De nombreux activistes du mouvement se sont retirés de la vie politique, certains déplorant avec amertume que leur révolte ait eu pour conséquence l´ascension d´un parti islamiste qui refusait de s´exprimer dans la rue lorsque la situation l´exigeait. « L´actuel clivage ne se situe pas entre le Palais et le PJD, mais entre ceux qui oeuvrent en faveur de la démocratie et ceux qui veulent le statu quo », fulmine Larbi Hilali, blogueur et militant du 20-Février.

Bien que les piliers du mouvement refusent de reconnaître tout résultat positif, le processus qu´ils ont initié a engendré des changements qui échappent à tout contrôle. « On assiste, certes, à un petit retour en arrière, explique Karim Tazi. Mais à long terme, la situation va s´améliorer. » Et d´ajouter après une pause : « Elle s´est déjà améliorée. » © The Financial Times Limited 2013

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