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Cet article est issu du dossier «Méditations africaines : à la rencontre des intellectuels africains»

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Culture

Méditations africaines : je pense africain donc je suis

Thandika a dirigé le Codesria avant de préisder le programme African Development.

Thandika a dirigé le Codesria avant de préisder le programme African Development. © DR

Thandika Mkandawire : Agitateur d’idées

Figure de proue des économistes hétérodoxes africains, il se positionne totalement à l’opposé des politiques économiques néolibérales prônées par les institutions de Bretton Woods. "Thandika Mkandawire appartient à l’école dite des structuralistes, dont le paradigme est indépendantiste et nationaliste", expliquait récemment à Jeune Afrique Shantayanan Devarajan, l’ex-économiste en chef de la Banque mondiale pour le continent. Qui ajoutait : "Il fait partie de ceux qui, en remettant en question les théories couramment admises, permettent de faire évoluer la pensée économique." En substance, Mkandawire, Suédois d’origine malawite né en 1940, défend l’idée selon laquelle les sciences sociales africaines peuvent exister par elles-mêmes et milite pour un développement endogène de l’Afrique. Ce sont, de fait, les principaux thèmes qui reviennent fréquemment dans les livres et articles de recherche de ce spécialiste en économie du développement et en économie politique. Parmi ses principales publications, on note African intellectuals and nationalism in the changing global context, article paru en 2001, et From mal­adjusted states to democratic developmental states in Africa. C’est à lui qu’on doit l’expression "choiceless democracies", utilisée pour rappeler que les pays en développement, notamment ceux d’Afrique, se sont vu imposer des versions idéalisées des institutions occidentales et censées dépasser les particularités et les cultures nationales. S’il a élargi son champ d’analyse au cours de la dernière décennie pour s’intéresser au processus de développement des pays asiatiques et aux leçons que les Africains peuvent en tirer, Thandika Mkandawire s’oppose, là aussi, au point de vue de la Banque mondiale sur le sujet. Avant de prendre la présidence du programme African Development à la London School of Economics, il a successivement dirigé le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria) et l’Institut des Nations unies pour le développement social.

>> Lire aussi : Où sont les économistes africains ?

V.Y. Mudimbe : À la conquête de soi

Romancier, philosophe, anthropologue, sociologue, philologue… À l’âge de 71 ans, V.Y. Mudimbe a plus d’une plume dans sa poche. Ce professeur de philosophie et de littérature comparée à Duke (États-Unis) est surtout connu pour s’être attaqué, à la manière d’un Edward Said affirmant que l’Orient est une invention occidentale, à une autre création européenne : l’Afrique (The Invention of Africa, 1988, et The Idea of Africa, 1994). Remettant en question un savoir façonné par le colonisateur dans son entreprise de domination et constituant ce qu’il appelle la "bibliothèque coloniale", le philosophe congolais explique à quel point les mots pour dire l’Afrique sont biaisés et montre comment le nom de l’aliénation a pu aussi devenir celui de l’émancipation. C’est au nom de l’Afrique que les combats pour l’indépendance se sont pensés. Influencé par Foucault puis par Sartre, Mudimbe se demande comment se situer et exister comme sujet africain et invite les intellectuels du continent à voir, "dans ce qui nous permet de penser contre l’Occident, ce qui est encore occidental ; et [à] mesurer en quoi notre recours contre lui est encore peut-être une ruse qu’il nous oppose et au terme de laquelle il nous attend, immobile et ailleurs" (L’Odeur du père, 1982).
 

Souleymane Bachir Diagne : L’Islam en toute logique

"Dans un ouvrage paru il y a deux ans, le philosophe britannique Damian Howard commentant mon travail, écrit que je suis un musulman moderniste et que je "représente la vague la plus récente de musulmans bergsoniens". Cela me caractérise assez bien", estime le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, auteur de Comment philosopher en islam (2010) et d’un Bergson postcolonial (2011). Et de poursuivre : "Par ailleurs, je suis considéré par certains comme un représentant de la philosophie dite postcoloniale. Cela me va, à condition de bien préciser que je crois en l’universel. Un universel qu’il faut penser à partir du pluralisme, qui est la donnée de notre monde décolonisé." Ce spécialiste mondial de l’algèbre de Boole, natif de Saint-Louis, a mis quelque peu de côté le monde de la logique pour nourrir une réflexion sur l’islam quand les premières étudiantes voilées ont fait leur apparition sur les campus sénégalais dans les années 1980. Avec ce professeur de l’université Columbia (New York) et de l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, la philosophie se fait pratique. "Il y a d’importantes mutations en cours en Afrique aujourd’hui", explique le directeur de la collection "La philosophie en toutes lettres" de Présence africaine. "Le continent n’est plus l’oublié des droits de l’homme, la démocratie s’y acclimate, et des perspectives d’émergence économique semblent se dessiner même si tout cela est fragile. Le rôle des philosophes comme celui des intellectuels en général est de contribuer avec d’autres, et selon leur démarche propre, à penser ces mutations, les éclairer, les accompagner." Raison pour laquelle, après avoir été conseiller à l’éducation et à la culture du président Abdou Diouf (1993-1999), il a accepté de rédiger un rapport sur les réformes à entreprendre pour moderniser l’enseignement supérieur, à la demande de l’actuel président, Macky Sall. À l’âge de 58 ans, ce philosophe de la rencontre et de la prospective s’attache à penser les conditions de possibilité de "sociétés ouvertes" qui permettent d’accepter l’autre en son sein et surtout qui offrent à la jeunesse africaine un avenir sur le continent. Une manière de construire une citoyenneté et un espace public africains.

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