Société

Jacques Vergès : l’homme qui dînait avec le diable

Jacques Verges avait défendu Jeune Afrique dans quelques affaires de presse. © Bordas/Sipa

L'avocat est mort le 15 août à Paris, après quatre-vingt-huit années d'une existence à multiples facettes.

La dernière fois que j’ai croisé Jacques Vergès, c’était il y a quelques mois à Bangui, devant la porte de l’ascenseur à haut risque d’un hôtel décrépit de la capitale centrafricaine. J’y avais vu un signe : comme cet Oubangui Palace qui eut ses heures de gloire lorsqu’il s’appelait Sofitel, celui qui fut un temps mon avocat (et celui de Jeune Afrique) dans quelques affaires de presse avait mal vieilli. Regard las, sourire triste, cigare éteint, il avait un court instant sacrifié au rituel qu’il avait, allez savoir pourquoi, établi entre nous. À chaque fois que nous nous rencontrions, il fallait qu’il déclame la première strophe du fameux poème de Senghor : "Femme nue, femme noire, vêtue de ta couleur qui est vie…" Puis il s’était plaint que Jeune Afrique ne lui accorde plus l’importance qu’il méritait, avant de s’engouffrer dans l’ascenseur brinquebalant, destination le dixième étage et sa miteuse suite VIP.

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Jacques Vergès est mort le 15 août à Paris, après quatre-vingt-huit années d’une existence à multiples facettes, lui qui répétait qu’"une vie devient intéressante quand on peut en faire plusieurs lectures". Ne retenir de lui que la fin et le côté sombre de ses aventures africaines, comme cette pitoyable équipée abidjanaise en compagnie de Roland Dumas au chevet d’un Gbagbo aux abois, serait terriblement injuste. Pour ceux, nombreux, qui lui reprochaient de courir le cachet auprès des puissants et de courtiser le diable, il avait au demeurant une réponse, ou plutôt une provocation, toujours la même : "Quand je défends des princes, je leur demande des honoraires princiers et quand je défends des jardiniers, je ne leur demande rien. Pour le reste, vous ne comprendriez pas un médecin qui refuse de soigner un malade du sida au motif qu’il réprouve la sodomie."

Casting sidérant

Son hôtel particulier du IXe arrondissement de Paris, à deux pas de la place de Clichy, était une extraordinaire case à fétiches. Passé le vestibule et son assemblage de jeux d’échecs en lapis-lazuli, granit et bois précieux disposés sur une longue table, le maître vous attendait, tapi derrière son bureau, entre une tapisserie d’Aubusson, trois masques baoulés et une superbe "maternité" bambara, haute de deux mètres.

Fasciné, vous l’écoutiez raconter avec un incroyable talent de comédien le siècle des révolutions trahies, une histoire de sang et de larmes peuplée de fantômes qui furent ses amis : Boumédiène, Carlos, Mohammed V, les fedayins palestiniens, Pol Pot, Che Guevara, Ben Bella, Camilo Torres, les Black Panthers, Agostinho Neto, Frantz Fanon, Mario de Andrade, Djibo Bakary, Félix Moumié… Au centre de ce casting sidérant, l’avocat du nazi Klaus Barbie avait une fois pour toutes choisi l’acteur principal : lui-même. Ainsi que le scénario : Jacques l’imprécateur contre l’Occident, pour lequel il avait un assez grand mépris. "Je m’aime passionnément", disait-il, avant d’ajouter : "mon seul regret est de n’avoir jamais eu Me Vergès pour client." Au tribunal de l’au-delà, où Dieu et Satan siègent côte à côte, le "salaud lumineux" plaide déjà sa cause…

De Djamila Bouhired à Laurent Gbagbo

En un demi-siècle de carrière (si l’on exclut ses neuf années de disparition à jamais inexpliquée, entre 1970 et 1979), Jacques Vergès aura défendu une impressionnante collection de personnalités africaines de tous bords et de tout acabit, avec un éclectisme qui lui fut souvent reproché. Parmi elles, des chefs d’État en activité : Omar Bongo Ondimba, Laurent Gbagbo, Gnassingbé Eyadéma, Idriss Déby Itno, Denis Sassou Nguesso, Mahamane Ousmane, François Bozizé, Blaise Compaoré. Des chefs d’État déchus et parfois autoproclamés : Moussa Traoré, Moïse Tshombe. Des opposants : Abdoulaye Wade, Alassane Ouattara, Jean-Pierre Thystère Tchicaya, Justin Lekoundzou. Des hommes d’affaires : Mohamed Diawara, Thierry Tan et les ayants droit de la succession Houphouët-Boigny. Des islamistes algériens : Ali Belhadj, Abassi Madani. Des proches de Kadhafi, le jardinier marocain Omar Raddad et, bien sûr, celle qui fut en 1957 sa première cliente et qui deviendra sa seconde épouse : la résistante algérienne Djamila Bouhired.

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