Culture

[Série] La playlist de l’écrivain Mohamed Mbougar Sarr (3/7)

Chaque dimanche, de la mi-juillet à la fin d’août, Jeune Afrique invite écrivains et artistes à partager leurs coups de cœur musicaux. Cette semaine, le Prix Goncourt 2021.

Mis à jour le 31 juillet 2022 à 10:39

Le Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, Prix Goncourt 2021. © Montage JA ; Bruno Lévy pour JA

Après trois romans remarqués – Terre ceinteLe Silence du chœur et De purs hommes –, Mbougar Sarr a imposé son tempo à la rentrée littéraire française 2021 avec La Plus secrète mémoire des hommes, roman « total » dédié à l’écrivain malien Yambo Ouologuem et placé sous les mânes du poète chilien Roberto Bolaño. Le jeune auteur y livre une enquête étourdissante entre le Sénégal, la France et l’Argentine, sur les traces d’un écrivain disparu des radars, qui questionne le pouvoir de la littérature et le face-à-face entre l’Afrique et l’Occident. Encore largement sollicité par la presse internationale, il a pris le temps de partager avec nous les morceaux qui l’habitent.

La chanson qui pour vous symbolise le mieux votre pays d’origine
Tout un album : Ëlëk ci biir de Youssou N’Dour et Omar Pène. C’est une œuvre mythique : il réunit deux des groupes emblématiques du mbalax (Super Diamono et Super Étoile). Ces groupes ont été rivaux dans les années 1980 et 1990. Et au moment où la concurrence artistique est à son comble, Youssou N’Dour et Omar Pène collaborent pour un album dans la plus pure tradition du mbalax, pour le bonheur des fans. Un album politique, social et musicalement très mûr et accompli.

Celle qui symbolise le mieux la liberté
J’en choisi deux : Asimbonaga de Savuka et Johnny Clegg et Zombie de Fela Kuti. Ces titres se ressemblent sur ce point précis : ce sont des éloges paradoxaux de la liberté. Je dis paradoxaux car ces deux morceaux évoquent surtout des situations d’enfermement. Celui de Mandela, celui de la société sud-africaine minée par l’apartheid pour « Asimbonag » ; et celui du Nigeria dans la dictature militaire pour « Zombie ». Mais critiquer ou décrire l’enfermement idéologique repose évidemment la question de la liberté, de l’émancipation.


La chanson qui vous inspire

Mambety Blues de Wasis Diop, mais aussi Ai du d’Ali Farka Touré et Ry Cooder.

Celle qui vous rend triste
Sodade de Cesaria Evora et Je suis un soir d’été de Jacques Brel.

Celle qui vous accompagne depuis des années
Moudje d’Omar Pène et le Super Diamono, dans sa version longue. Même lorsqu’elle est rythmée et gaie, la musique d’Omar Pène conserve un fond de mélancolique. Ce n’est pas tout à fait de la tristesse ni de la noirceur, mais elle nous touche et nous rappelle que notre rapport au monde est toujours structuré par l’intuition d’un manque, une promesse qui nous attend, une chose vers laquelle nous nous dirigeons et que nous n’attendons pas toujours.

Sa musique exprime cet état d’attente, de désir, d’impuissance. Elle rend triste et joyeux à la fois. Ce sont les deux faces de la mélancolie déjà bien représentée par les tableaux métaphoriques de Démocrite (le rire) et d’Héraclite (pleurs). La musique d’Omar Pène, c’est le rire de Démocrite et les pleurs d’Héraclite. J’ai toujours l’impression, en l’écoutant, qu’il sait exactement ce que je ressens et qu’il l’exprime très simplement.

Celle dans laquelle les Afrodescendants et toutes les diasporas africaines pourraient se retrouver
Une œuvre spirituelle. Peut-être Sinnerman, dans la version de Nina Simone.