Politique

Mali : jihadistes sur le retour

Patrouilles de Mujao à Gao en juillet 2012, où l'on s'inquiète de la réapparitin de salafistes. © Issouf Sanogo/AFP

Sans doute les jihadistes du nord du Mali n'attendent-ils qu'une seule chose pour revenir : le départ des troupes françaises, contre lesquelles ils ne peuvent rien. Ils sont désorganisés, éparpillés, mais la menace n'a pas été éradiquée.

Ils sont de retour ! À Gao, dans ce qui fut, jusqu’à l’intervention de l’armée française fin janvier, le fief du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), on observe avec inquiétude la réapparition de ceux qui sont soupçonnés d’avoir collaboré avec les salafistes. Le 25 août, les habitants d’un quartier de la ville ont manifesté pour dénoncer le péril islamiste. "Certains ont porté des armes sous le Mujao, et ils reviennent comme si de rien n’était", s’emporte Moussa, un jeune chômeur qui a participé à la marche.

En fait de jihadistes, il s’agit pour la plupart de commerçants arabes qui, certes, ont coopéré avec le Mujao, voire prospéré sous son joug, mais plus par intérêt ou par instinct de survie que par complicité idéologique. Les combattants "réguliers" et les chefs de ce mouvement présenté, lors de sa naissance en 2011, comme une scission au sein d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), se font discrets. Hamada Ould Mohamed Kheirou (le fondateur), Omar Ould Hamaha ("Barbe rouge") ou encore Abou Ahamed (le redouté chef de la police islamique de Gao) sont dans la nature et "bien vivants", selon un émissaire ouest-africain qui s’est récemment rendu dans la région. Les services de renseignements les situent dans les environs. "Quelques-uns sont peut-être en Algérie ou en Libye, mais la plupart se cachent encore au Mali", indique un diplomate français. L’information est confirmée par des sources nigérienne et burkinabè.

Pas de moyens de communication moderne mais des capacités de nuisance

Selon l’émissaire ouest-africain cité plus haut, ils n’attendent qu’une chose pour réapparaître : le départ des troupes françaises, contre lesquelles ils ne peuvent rien. "Ils s’adaptent comme les talibans en Afghanistan lors du bombardement de Tora Bora. Ils se terrent, se réorganisent en n’utilisant aucun moyen de communication moderne, ni GSM ni Thuraya. Ils se déplacent à dos de chameau et d’âne… Ils ne possèdent plus les moyens d’une armée conventionnelle, mais ils conservent une très forte capacité de nuisance. Et ils continuent de recruter via la Libye." Leurs futures cibles pourraient être les Casques bleus au Mali, mais aussi le Niger et le Tchad, deux pays qu’ils ont à l’oeil et où ils pourraient tenter de s’installer. En juillet, des éléments des forces spéciales françaises ont été envoyés dans le nord du Tchad.

D’Ansar Eddine, il ne reste plus grand-chose. La grande majorité de ses hommes, des Touaregs, s’est refait une virginité en se fondant dans le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), une entité créée il y a quatre mois par la tribu des Ifoghas et considérée comme un interlocuteur respectable par la communauté internationale. Quant à Iyad Ag Ghaly, le chef d’Ansar Eddine, il ne serait plus entouré que de quelques hommes et se terre quelque part (au Mali ou ailleurs, chacun a sa petite idée). Mais nombreux sont ceux qui pensent qu’il continue de jouer un rôle à Kidal.

Aqmi (ou du moins sa branche malienne) a été le groupe le plus touché par l’offensive franco-tchadienne dans le Nord. "On leur a cassé les reins", souffle un officier français, qui estime à plusieurs centaines le nombre de tués au combat. Il reste toutefois des combattants disséminés dans le pays. "On les voit passer à dos de chameau dans le massif des Ifoghas. On se doute qu’ils sont d’Aqmi, mais on ne peut plus taper dans le tas. Ce sont les nouvelles consignes", glisse l’officier. Quant aux chefs, hormis Abou Zeid, tous ont échappé aux bombardements français. Ils auraient filé vers l’Algérie et le sud de la Libye. "Ils semblent se réorienter vers le Maghreb, souligne un diplomate français. La Tunisie, la Libye et l’Égypte."

Reste le Mujao. De loin le groupe le plus menaçant aujourd’hui, et, du coup, la nouvelle cible des patrouilles françaises. "C’est le plus actif depuis des mois, et aussi le mieux implanté au Mali", rappelle Jean-Hervé Jezequel, analyste à International Crisis Group.

Le Mujao a revendiqué plusieurs attaques sur Gao et sur Kidal. Dans ses rangs, on trouve de tout : des Arabes, des Touaregs, des Songhaïs, des Peuls. Des Maliens, des Mauritaniens, des Nigériens, des Sénégalais, des Nigérians… Même si nombre de ses hommes ont fui les frappes et sont rentrés chez eux, le Mujao compte encore des combattants près de Gao, d’Ansongo et de Ménaka, et peut-être plus au nord, à la frontière algérienne, mais aussi au Niger, où les autorités en arrêtent chaque semaine.

Fusion entre la Mujao et Belmokhtar

Combien sont-ils ? Quelques centaines selon un officiel français, qui reconnaît que les estimations varient du simple au double entre les différents services. "Ils n’ont plus d’argent, ils sont désorganisés et ils ont des problèmes de communication, poursuit-il. Mais ils restent redoutables." Surtout depuis qu’ils ont annoncé leur fusion avec la katiba de l’Algérien Mokhtar Belmokhtar. Ce dernier a un temps été localisé dans le Sud-Ouest libyen. Aujourd’hui, il effectuerait des va-et-vient entre le Mali et la Libye.

>> Lire aussi : Mali : le jour où j’ai rencontré Mokhtar Belmokhtar

Publié par l’Agence Nouakchott d’information (ANI) le 22 août, le communiqué faisant état de leur union dans une seule organisation baptisée Al-Mourabitoune a été authentifié par les services français. Il n’y a dans ce rapprochement rien de surprenant : les liens entre Kheirou, le fondateur du Mujao, et Belmokhtar sont anciens (en 2009, le premier avait été arrêté au Mali pour avoir aidé à ravitailler la katiba du second). C’est ensemble qu’ils ont chassé de la ville de Gao les éléments du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) en 2012. Ensemble aussi qu’ils ont organisé les attentats d’Agadez et d’Arlit en mai dernier (35 morts, dont une majorité de soldats nigériens).

À l’époque, le gouvernement nigérien était persuadé que l’attaque avait été menée depuis le sud de la Libye. Mais aujourd’hui, l’on n’écarte plus à Niamey l’hypothèse d’une opération planifiée au Mali.  

Unité de façade pour les autonomistes

Les groupes considérés comme terroristes par la communauté internationale ne sont pas les seuls à se réorganiser. En vue des prochaines négociations avec le nouveau gouvernement malien, qui devront aboutir à un accord de paix et au décaissement d’importantes sommes d’argent, trois groupes autonomistes, le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA) – deux entités à dominante touarègue – et le Mouvement arabe de l’Azawad (MAA), ont entrepris de se rapprocher. Le 9 août, ils ont signé à Nouakchott leur première déclaration commune, dans laquelle ils affirment vouloir ouvrir "une nouvelle page de l’histoire de l’Azawad". Mais l’union est loin d’être acquise : voilà six mois que le MNLA et le MAA s’affrontent dans le désert et que les conflits opposant Arabes et Touaregs se multiplient.

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