Diasporas

Cinéma : le réalisateur Mehdi Ben Attia, une fantastique identité

Mehdi Ben Attia compte tourner son prochain film en Tunisie. © Youri Lenquette/J.A.

Mehdi Ben Attia, réalisateur d'origine tunisienne, bouscule les codes et glorifie les rencontres improbables dans des films très personnels.

La démarche nonchalante et discrète malgré l’imposante stature, Mehdi Ben Attia sourit comme s’il venait d’être tiré d’une douce rêverie. Il dit ne pas trop aimer parler de lui, mais sous la surface flegmatique l’intelligence du propos révèle un esprit fin et une vraie vision du monde, évidente dans ses films. À la terrasse d’un café, le réalisateur tunisien prend le soleil et se confie. Il vient de sortir, le jour de son quarante-cinquième anniversaire, son second long-métrage, Je ne suis pas mort. Un film qu’il porte depuis longtemps, un drame à la limite du fantastique sur l’identité.

Natif de Tunis, aîné d’une fratrie de trois, Ben Attia fréquente le lycée français de La Marsa. Bon élève, un peu timide, il ne rêve que d’une chose : faire du cinéma. Notamment depuis que ses parents ont acheté un magnétoscope qui lui permet de se « structurer l’esprit » avec les films du vidéoclub. Elle vient de là, cette cinéphilie classique et variée qui le nourrit encore aujourd’hui.

Rester en France

Pour son « épanouissement personnel », Mehdi Ben Attia souhaite se rendre en France. « Il n’était pas question de dire à mes parents qu’ils devaient me payer des études de cinéma, se souvient-il. Ce n’était pas une perspective réaliste. » Armé d’un bac B, « celui de l’élève moyen en tout et pas trop bosseur », il traversera donc la Méditerranée pour étudier l’économie. « Il n’a jamais été question de vivre ailleurs », avoue-t-il. Pour rester en France, tous les moyens sont bons. Le premier : de longues études. « Au bout de quatre années, j’avais changé. Je n’avais plus d’accent, j’avais presque perdu ma langue maternelle, je m’habillais comme un Parisien modèle… Il me semblait que pour devenir un bon Français il me fallait me dépouiller de mon identité passée. » Personnellement, il ne ressent pas le racisme. « Le discours sur les Arabes, les musulmans, l’intégration en général est très souvent agressif, peu généreux. Mais je n’ai jamais vraiment souffert de discrimination. Même si chercher un appartement a toujours été un sale quart d’heure à passer, comme faire la queue à 5 heures du matin pour renouveler des papiers face à des fonctionnaires désagréables… Je sais bien que j’habite à Paris, que je suis cinéaste, que ce n’est pas la même chose pour tous. Mais personne ne m’a jamais insulté. Je connais des gens qui se font contrôler assez souvent ! C’est une question de gueule : si j’avais eu la peau plus brune et les cheveux plus bouclés, ç’aurait été différent. »

À son grand étonnement comme à celui de sa famille, il réussit à intégrer Science-Po tout en fréquentant assidûment la cinémathèque. « D’un coup, j’avais l’air plus sérieux ! raconte celui qui, à l’époque, pense devenir journaliste. J’avais une vision vague du métier, qui consistait pour moi à écrire des articles où je donnerais mon avis, ce qui me paraissait très bien. Mais c’est surtout écrire que je voulais. » Stages, piges, Ben Attia tente même de s’inscrire en thèse, sans aller plus loin que la formulation du sujet. « Il fallait travailler, alors… » Il préfère écrire des scénarios de courts-métrages avec des amis, pour voir. C’est celui qu’il rédige avec Zina Modiano, En face, qui accroche un producteur français, puis un producteur tunisien. « On a eu plus de financement que je n’en ai jamais eu pour un long-métrage ! »

Absurdités

Cette adaptation d’une nouvelle du XIXe siècle dans la Tunisie contemporaine agit comme un véritable tremplin. « Rétrospectivement, je vois ça comme la chance du débutant, mais je me suis enfin senti légitime. » Ensuite, Ben Attia doit s’accrocher pour tourner ses propres longs-métrages. Avec deux projets, Le Fil et Je ne suis pas mort, il travaille sur la première saison de la série H (Canal+) et pour le réalisateur français André Téchiné. Le Fil sera son premier film, remarqué, sur la question de l’homosexualité.

La production de Je ne suis pas mort s’avère plus compliquée. Le côté fantastique du film, où un Occidental se réveille dans le corps d’un jeune Maghrébin, n’est pourtant qu’un dispositif pour donner à voir la réalité différemment. « Le surnaturel permet de renouveler les approches. On a tellement répété la même chose sur les problèmes d’intégration, genre « on est des victimes », « c’est difficile », sans rendre compte du réel. » Je ne suis pas mort aborde ainsi le thème de l’identité avec un décalage pertinent. « C’est le point de tension qui m’intéresse : Yacine ne supporte pas d’être arabe, alors que c’est ce qui le rend plus sympa aux yeux des autres. Ça leur fait plaisir de voir un jeune homme de l’immigration avoir de l’ambition et faire des études brillantes. Lui, ça le rend malade d’avoir l’air sympa ! Il vit une haine de soi, socialement construite, qu’il ne parvient pas à dépasser. C’est une folie fréquente, ces gens qui disent : « Si je n’étais pas arabe, ce serait mieux. » Mais c’est absurde ! »

Aujourd’hui, Ben Attia s’attelle à son prochain film, sur la Tunisie, avec la ferme intention de le tourner là-bas. « C’est le portrait d’une femme, d’une ville, d’une société. Je fais du cinéma pour pouvoir organiser la rencontre entre les classes sociales, les générations. Dans tous mes films, il y a cette rencontre entre des personnes qui ne sont pas forcément faites pour se croiser, qui peut basculer sur le terrain de l’intime. »

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