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Politique

IBK va-t-il changer le Mali ?

Discours du nouveau président, le 4 septembre, au Centre international de conférences de Bamako.

Discours du nouveau président, le 4 septembre, au Centre international de conférences de Bamako. © Emmanuel Daou Bakary pour J.A.

Élu le 11 août, Ibrahim Boubacar Keïta a prêté serment le 4 septembre avant d’être investi en grande pompe le 19. Il doit maintenant passer à l’action. Dossiers prioritaires : sécurité, corruption, élections.

Des équipements flambant neufs sur huit hectares. Un investissement de près de 9 millions d’euros, financé à 90 % par le Japon, et une capacité de stockage de 45 tonnes… Six mois après son inauguration, le marché central aux poissons de Bamako, sur la route de l’aéroport, reste désespérément vide. "Le budget de démarrage vient seulement d’être accordé, et il faut encore construire les installations pour la vente au détail", explique Seydou Coulibaly, son directeur. Le projet est un peu à l’image du Mali. Un pays choyé depuis vingt ans par les bailleurs internationaux. Mais qui peine à décoller.

En ce sens, la tâche du nouveau président, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), est immense. Élu avec un score qu’il qualifie lui-même de "quasi-plébiscite" (77,6 % des suffrages exprimés), il a pourtant peu communiqué sur son programme – contrairement à son rival malheureux, Soumaïla Cissé -, préférant parler d’honneur, de bonheur, de dignité retrouvée… "Il est plus en symbiose avec ce qu’attendaient les Maliens. Ils ont voté pour un homme à poigne, le plus à même de les sortir de la crise. En réalité, la vraie transition débute maintenant", explique Mahamadou Camara, porte-parole d’IBK pendant la campagne et nouveau directeur de cabinet du président. Comment ce dernier va-t-il procéder ? Par où commencer ? Le nouveau chef de l’État n’a jusque-là donné que peu d’indication claire sur les premières mesures qu’il allait prendre.

"Nous devons d’abord faire l’audit des dossiers brûlants dont nous allons hériter, afin de déterminer les priorités", explique Soumeylou Boubèye Maïga, l’un des principaux architectes de la campagne d’IBK, qu’il conseille aussi dans le domaine sécuritaire – il est d’ailleurs devenu le nouveau ministre de la Défense du gouvernement Oumar Tatam Ly. "Dans un premier temps, on jugera plus l’homme sur son style que sur ses mesures, ajoute-t-il. Personne n’attend de miracle !"

Stabiliser le nord

Tout le monde s’accorde cependant sur un point : la stabilisation du Nord à travers les prochaines Assises du Nord et les négociations avec les groupes rebelles et la gestion d’une armée démoralisée constituent les premières urgences. D’autant que l’ex-junte qui a chassé l’ancien président Amadou Toumani Touré (ATT) le 22 mars 2012 a placé des hommes à tous les niveaux, y compris dans l’attribution des marchés publics. "Ils n’ont plus de problèmes d’argent", grince un ex-conseiller présidentiel. Mais en cédant à l’appétit des putschistes pour les biens et les honneurs, les Premiers ministres de la transition ont aussi réussi à les couper de leur base anarcho-gauchisante regroupée autour de la Coordination des organisations patriotiques du Mali (Copam). "L’armée n’est pas un vrai problème. La junte ne pèse plus rien politiquement", assure Soumeylou Boubèye Maïga.

>> Lire aussi : le Nord, un coeur à reconquérir

Est-ce à dire que l’ex-capitaine Amadou Haya Sanogo, nommé général quatre étoiles par le président de la transition Dioncounda Traoré le 14 août, se tiendra tranquille ? "Il reste un soldat de la République, répond l’un de ses proches, le général Moussa Sinko Coulibaly. Il sera en retrait, mais pas à la retraite. Il pourrait accepter des missions ponctuelles, mais sans s’éloigner du Mali." Quelles que soient ses intentions, Sanogo n’a en tout cas pas intérêt à poser trop de problèmes au nouveau venu. "Ce qu’un président a fait par décret, un autre peut le défaire", prévient un conseiller d’IBK. Et même si Sanogo pense encore au pouvoir, "il devra le conquérir par la voie politique", tranche Boubèye Maïga.

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Lutte anticorruption

Pour le président, une autre mission sera particulièrement délicate : le redressement de l’économie et la lutte contre la corruption. "Au Mali, la mauvaise gestion peut réduire de 50 % le budget de l’État, qui est déjà très faible !" s’alarme Sidi Sosso Diarra, l’ancien vérificateur général, qui regrette amèrement que son successeur ait presque abandonné la pratique de l’autosaisine. "Il travaille sur commande", fustige-t-il. "IBK veut instaurer la culture de la sanction, répond Mahamadou Camara. Les textes existent : il faut laisser la justice travailler, et même lui demander de travailler !"

Dans l’entourage du président, on assure que "des mesures impopulaires" vont être prises rapidement, notamment contre le racket policier et les comportements amoraux en tout genre qui gangrènent l’administration : vente de diplômes et de documents, non-respect des règles d’urbanisme et d’assainissement, etc. Un certain nombre de robinets devraient être fermés et, à n’en pas douter, les résistances seront nombreuses… IBK bénéficie néanmoins d’un avantage certain pour remettre de l’ordre dans la maison Mali : son score, qui lui confère un mandat particulièrement net.

Parmi les invités-surprise de la prestation de serment, le 4 septembre, l’ancien président Moussa Traoré,
renversé par ATT en 1991. © Emmanuel Daou Bakary pour J.A.

IBK souhaite une opposition forte

Encore faut-il transformer l’essai lors des prochaines législatives en obtenant une majorité confortable (un défi pour son parti, le Rassemblement pour le Mali, très mal implanté), tout en limitant la gigantesque vague de transhumance qui s’amorce. IBK lui-même souhaite qu’une "opposition forte" voie enfin le jour au Mali. La recomposition politique en cours, qui ne s’achèvera qu’après les législatives – dont la date n’est pas fixée, même si le gouvernement de la transition sortant souhaitait qu’elles se tiennent fin octobre-début novembre -, déterminera en grande partie le style de gouvernance ainsi que la marge de manoeuvre d’IBK.

>> Lire l’interview de Tiébilé Dramé : "IBK doit dialoguer, dialoguer, dialoguer"

"Les effets pervers de la transhumance peuvent être limités par l’intégrité des hommes qui seront acceptés dans la mouvance présidentielle", relativise Moumouni Soumano, directeur du Centre malien pour le dialogue interpartis et la démocratie. Qui ajoute : "Et même si Soumana Sacko, Modibo Sidibé voire Soumaïla Cissé se rapprochent d’IBK, ils garderont une certaine indépendance."

Une chose est sûre : IBK a prévenu qu’il ne ferait pas un gouvernement d’union nationale… mais d’unité nationale. "Ce n’est pas un partage du gâteau", a-t-il répété. "Il n’y a pas d’accord politique avec d’autres partis pour l’instant, mais la tendance est à la création d’un mouvement plus vaste, sur la base du RPM, après les législatives", précise Mahamadou Camara. Le "consensus mou" tant reproché à ATT – et si ancré dans la société malienne – ne sera-t-il plus qu’un mauvais souvenir ?   

Putschistes à recaser

Comment gérer l’ex-junte ? La question s’est posée à tous les présidents élus à la suite d’un coup d’État militaire et d’une période de transition. Ibrahim Boubacar Keïta pourra demander des conseils à ses amis socialistes, Alpha Condé, en Guinée, et Mahamadou Issoufou, au Niger, qui ont su faire oublier les putschistes sans se les aliéner. Mais la donne malienne n’est pas tout à fait comparable, note un proche du nouveau président : "Ici, les putschistes n’ont pas rendu d’eux-mêmes le pouvoir aux civils. La communauté internationale a dû leur forcer la main." IBK devra commencer par régler le cas Amadou Haya Sanogo, leader de la junte.

Promu général quatre étoiles le 14 août, celui qui n’était, avant sa prise de pouvoir, qu’un capitaine sans grand avenir est promis à une retraite confortable et peut-être à une nomination dans une ambassade lointaine. Mais rien ne dit qu’il se soumettra à ce plan. S’il ne dispose plus du soutien d’une junte minée par les divisions, et s’il a perdu en popularité en profitant de la transition pour faire des affaires, il reste une épine dans le pied d’IBK. "C’est le cas le plus compliqué, le reste ne devrait être qu’une formalité", veut croire un diplomate en poste à Bamako. Le reste, c’est la vingtaine d’autres cadres de l’ex-junte. Des sous-officiers pour la plupart qui, comme Sanogo, se sont retranchés ces derniers mois au camp militaire de Kati, à une quinzaine de kilomètres de la capitale. Le Comité militaire de suivi de la réforme des forces de défense et de sécurité, créé en début d’année, étant voué à disparaître (Sanogo n’en est déjà plus le patron), il faudra les caser ailleurs. "La difficulté sera de ne pas trop en décevoir, souligne un proche du président. Car même s’ils ont perdu de leur pouvoir, ils ont surfé sur le mécontentement des troupes pour justifier leur coup d’État, et les maux qu’ils dénonçaient – la corruption, le manque de moyens, l’absence de considération – n’ont pas disparu." Loin de là.

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