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Politique

Tiébilé Dramé : pour stabiliser le nord du Mali, « IBK doit dialoguer, dialoguer et encore dialoguer »

Avec les leaders touaregs, le 8 juin, à Ouagadougou.

Avec les leaders touaregs, le 8 juin, à Ouagadougou. © Ahmed Ouoba/AFP

Pour l'ex-ministre des Affaires étrangères Tiébilé Dramé, le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) n'a d'autre choix que la concertation s'il veut ramener la paix dans le Nord du Mali et en finir avec les maux qui ont poussé le Mali au bord du gouffre.

Président du Parti pour la renaissance nationale (Parena), Tiébilé Dramé a été l’un des premiers hommes politiques maliens à dénoncer le coup d’État du 22 mars 2012 et à exiger le retour des militaires dans les casernes. Depuis, son rejet épidermique de la junte, proportionnel à sa volonté de voir le pays revenir à la démocratie, l’a conduit à participer au Front uni pour la sauvegarde de la démocratie et de la République (FDR, antiputsch), à prendre la vice-présidence de la Coalition pour le Mali (CPM, un regroupement de formations politiques et de la société civile) et à s’impliquer dans les tentatives de résolution de la crise dans le Nord – une région à surveiller "comme le lait sur le feu", déclarait-il à la tribune de la CPM, lors de son lancement, fin juillet 2012. Nommé en mai 2013 conseiller spécial du président de la transition, Dioncounda Traoré, il est chargé d’engager des contacts avec les groupes armés du Nord et, à ce titre, a été le négociateur du préaccord avec la rébellion touarègue, signé le 18 juin à Ouagadougou.

Candidat à l’élection présidentielle des 28 juillet et 11 août pour le Parena, Tiébilé Dramé a finalement jeté l’éponge, le 17 juillet, après avoir – en vain – déposé une requête auprès de la Cour constitutionnelle, estimant que l’organisation du scrutin était précipitée et que les conditions d’une élection régulière n’étaient pas réunies. À 58 ans, l’ancien ministre des Affaires étrangères d’Alpha Oumar Konaré apparaît aujourd’hui comme l’une des principales figures de l’opposition, avec laquelle le nouveau chef de l’État, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), devra composer. Sans qu’il soit pour autant question de consensus.

Jeune Afrique : Jugeant le processus électoral bâclé, vous vous êtes retiré de la course à la présidentielle. A posteriori, vos craintes étaient-elles justifiées ?

Tiébilé Dramé : Un scrutin de sortie de crise requérait la participation la plus large. Le taux de participation de 47 % [49 % au premier tour et 45,8 % au second], dont tout le monde se félicite, aurait été beaucoup plus élevé si les déplacés internes, les réfugiés, les Maliens de l’extérieur, les 350 000 nouveaux majeurs et des centaines de villages à l’intérieur du pays avaient pu voter, et si des milliers de citoyens n’avaient pas erré pendant des heures à la recherche de leur nom ou de leur bureau de vote. Un délai de deux à trois mois de plus aurait permis de mieux faire, et le Nord aurait été plus stabilisé.

Vous reconnaissez cependant la victoire d’Ibrahim Boubacar Keïta ?

Je suis un républicain respectueux de la Constitution, et c’est en son nom que j’ai été en première ligne contre le coup d’État du 22 mars 2012. Notre Constitution dispose que les décisions de la Cour constitutionnelle sont sans appel et s’imposent à tous. Je m’en tiens donc à l’arrêt de la Cour, qui a validé les opérations électorales et proclamé IBK président de la République.

Vous avez reproché au ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, d’être devenu "directeur général des élections au Mali". Pensez-vous que la France a trop interféré dans les affaires du pays ?

J’ai été parmi les premiers au Mali à applaudir la salutaire intervention française qui a libéré notre pays de la barbarie. Je le redis : les Maliens seront éternellement reconnaissants à la France du sang versé pour leur liberté. Ces liens sont et resteront plus forts que les incompréhensions d’un moment. Mais la force de ces liens n’autorise pas nos amis français à parler ou à décider à notre place.

Fin août, les habitants de Gao ont manifesté contre le retour d’exilés qu’ils accusent d’avoir été complices du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) et ont évoqué la résurgence du péril islamiste. Partagez-vous cette crainte ?

Gao, ses habitants et sa région ont beaucoup souffert de l’occupation islamiste. Les forces vives de cette ville se sont dressées contre les occupants au moment où il n’y avait ni État ni armée. Elles ont raison de rester vigilantes, car le retour effectif de l’État et de ses services prendra du temps. L’éradication complète de la menace islamiste, elle aussi, sera longue. D’autant que certaines communautés de la région de Gao avaient rallié le Mujao pour se rebeller contre certaines erreurs de gouvernance commises ces dernières années. Les sympathies manifestées par certains de nos compatriotes à l’endroit du Mujao nous imposent d’élaborer une stratégie nationale autonome de lutte contre le terrorisme, laquelle doit allier dialogue, doigté et fermeté.

Faut-il s’inquiéter du rapprochement entre le Mujao et le groupe du terroriste algérien Mokhtar Belmokhtar ?

Il ne faut pas oublier que le Mujao est sorti des entrailles d’Aqmi [Al-Qaïda au Maghreb islamique] et que si le chef jihadiste Abou Zeid sévissait à Tombouctou pendant l’occupation, Gao, contrôlée par le Mujao, était le terrain de prédilection de Belmokhtar. Il y avait une très forte gémellité entre ces groupes. Leurs retrouvailles sont donc dans l’ordre des choses.

Que penser du rapprochement entre le Mouvement national de libération de l’Azawad, le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad et le Mouvement arabe de l’Azawad ?

Je souhaite que ce rapprochement soit le prélude à une véritable unité d’action positive pour réaffirmer la "malianité" des régions du Nord et leur engagement à préserver l’unité et la cohésion nationales. Si c’est le cas, ces mouvements devraient prendre des mesures urgentes pour mettre fin aux tensions ainsi qu’aux affrontements sanglants et destructeurs entre tribus arabes et touarègues le long de notre frontière avec l’Algérie.

Que devra faire IBK pour régler le problème du Nord ?

Premièrement dialoguer, deuxièmement dialoguer et troisièmement dialoguer. Le nouveau président pourrait commencer par tenir un forum des communautés du Nord afin de permettre aux populations de ces régions de discuter des conditions de leur cohabitation, de leur réconciliation, ainsi que de leurs relations avec l’État central. Ensuite, il faudra reprendre le chemin de Ouagadougou et terminer ce processus en organisant des assises nationales sur le Nord, qui valideront les points d’accord trouvés avec les groupes armés et engageront, de ce fait, toutes les forces vives de la nation.

Selon l’accord de Ouagadougou, les négociations avec les mouvements armés touaregs sont censées se tenir dans les soixante jours suivant la présidentielle. La position plutôt stricte d’IBK à l’égard de la rébellion ne risque-t-elle pas de fragiliser le processus ?

Il faut que ces pourparlers permettent de résoudre, sur une base définitive, la crise du Nord. Ils ne devraient donc pas concerner les seuls rebelles touaregs, mais tous les groupes armés du Nord. Quant à la position d’IBK, il est vrai que certains propos de campagne ont donné l’impression d’une ligne dure, allant dans le sens d’une opinion qui s’est radicalisée au fil du temps. Maintenant que la campagne électorale est terminée, il faut faire avec les réalités. Le nouveau président s’est dit ouvert au dialogue. Il me semble que c’est la voie de la raison.

Autre problème majeur : l’armée. L’ex-capitaine Amadou Haya Sanogo et les cadres de l’ex-junte ont-ils gardé de l’influence ?

Ils ont tiré toutes les ficelles tout au long de la transition qui vient de s’achever. On saura bientôt s’ils conserveront la même influence, et si le principe républicain de soumission du militaire à l’autorité politique civile sera de pure forme. La rébellion et le coup d’État ont provoqué l’effondrement de l’armée. Alors oui, aujourd’hui, il est essentiel de reconstruire celle-ci, de fonder une nouvelle armée nationale, républicaine et professionnelle. Et c’est un chantier immense. Le nouveau président s’est engagé à le faire, et je souhaite qu’il réussisse. Même si les galons distribués récemment ne sont pas des indicateurs du bon chemin qu’il faut prendre pour la refondation de l’armée.

Vous voulez parler de la promotion de Sanogo, principal artisan du coup d’État, au grade de général quatre étoiles par le gouvernement de transition, le 13 août…

La promotion de Sanogo est une prime au coup d’État. Ce n’est pas un bon exemple pour les jeunes générations de militaires.

Oui. Cette promotion est une prime au coup d’État. Ce n’est pas un bon exemple pour les jeunes générations de militaires. Ceux qui l’ont promu, tout comme ceux qui observent un silence assourdissant sur cette promotion, n’ont pas rendu service au Mali. Ni à la démocratie.

Comment votre parti, le Parena, se situera-t-il sur le nouvel échiquier politique ?

Le Parena appartient au camp qui s’est opposé au coup d’État et qui n’a pas gagné l’élection présidentielle. Nous souhaitons bonne chance au nouveau président dans la mise en oeuvre de son programme et l’accomplissement de ses missions. Nous l’accompagnerons de nos critiques et suggestions, s’il nous écoute.

Il me semble qu’ATT doit apporter sa contribution à la nouvelle phase qui s’ouvre et préparer son retour.

Le fameux consensus à la malienne, tant reproché à l’ancien président Amadou Toumani Touré (ATT), est-il définitivement obsolète ?

L’immensité des défis, la fragilité de la situation et les urgences de toute nature auraient dû, a priori, conduire tous les fils du pays à vouloir "venir de leurs mains assemblées boucher les trous de la jarre percée", pour citer le roi Ghézo… Le problème est que cet unanimisme trompeur des dernières années nous a justement menés au fond de l’abîme. Sans nécessairement partager la responsabilité de l’exécutif, le président de la République pourrait en revanche, en tant que garant de la cohésion nationale, prendre l’initiative de consultations sur les questions essentielles que sont les négociations de paix, la réconciliation nationale, la refondation de l’armée, de notre système d’éducation et de formation, la reconstruction d’institutions solides, ainsi que la mise au point d’un mécanisme électoral performant et fiable.

Le gouvernement de la transition voulait accélérer l’organisation des législatives afin qu’elles se tiennent le 27 octobre et le 17 novembre. Est-ce envisageable ?

Pour bien organiser les législatives, dans un climat apaisé, on fera difficilement l’économie du temps qui nous a été refusé pour la présidentielle. Le nouveau président est un homme politique qui a gagné et perdu des élections au cours des vingt dernières années. Il connaît l’importance du dialogue comme celle d’un climat politique apaisé, surtout quand le pays est dans la situation que nous connaissons. Or, dans un dialogue fécond avec les partis politiques, il doit être possible de s’entendre sur les correctifs à apporter aux faiblesses reconnues par tous, ainsi qu’à celles qui ont été mises en évidence lors de l’élection présidentielle.

Selon vous, ATT doit-il revenir au Mali ?

Il me semble qu’il doit apporter sa contribution à la nouvelle phase qui s’ouvre et préparer son retour. Un retour qui doit, bien entendu, faire l’objet de discussions avec les nouvelles autorités.

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