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Politique

Le Nord-Mali, un coeur à reconquérir

Des femmes brandissent le drapeau de l'Azawad, el 27 juillet, à Kidal. © Rebecca Blackwell/AP/Sipa

Les jihadistes ont été chassés du Nord-Mali, mais les causes de la crise sont loin d'être résolues. Absence de services publics, dissensions entre les communautés nomades, défiance des populations... Le retour à l'unité s'annonce difficile.

En finir avec le cercle vicieux de la vengeance dans le nord du Mali. C’est de cette mission, fondamentale pour la stabilisation du pays, que la Commission Dialogue et Réconciliation (CDR) est investie. Créée en avril, elle est aujourd’hui opérationnelle, après quatre mois essentiellement consacrés à la formation de ses trente-trois membres. En juillet et août, elle a commencé à sensibiliser les autorités de chaque région à l’importance de son action : "Nous sommes fin prêts et n’attendons plus que les orientations concrètes du nouveau chef de l’État", assure son président, Mohamed Salia Sokona.

Le défi est de taille. Le 26 août, des jeunes de Gao ont manifesté contre le retour des membres de la communauté arabe dans la ville. Une liste de collaborateurs présumés du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) circule sur le Net – "Je l’ai reçue d’une adresse basée en Arabie saoudite", assure un conseiller ministériel à Bamako. Le risque de règlements de comptes à grande échelle est bien réel. "Les populations craignent une nouvelle infiltration des islamistes, mais la psychose est aussi entretenue par ceux qui ont pillé les maisons des réfugiés ou qui les occupent", explique une source sécuritaire malienne.

Réconciliation entre les communautés nomades

La situation est aggravée par le manque de confiance dans la justice, largement corrompue, et dans l’armée. Pour éviter les lynchages, certains leaders arabes "souhaitent par exemple que les réfugiés des camps de Mbera, en Mauritanie, retournent d’abord dans leurs zones traditionnelles, comme Foum Elba, El Orch, Arawane, Boudjebeha ou Achourate, dans la région de Taoudeni", explique Moulaye Ali Haïdara, chef de la fraction Chorfa, une tribu arabe de Tombouctou. Pour apaiser les tensions sur le long terme, "il faut aussi que le problème identitaire soit réglé par une politique de représentativité adéquate, sinon nous allons nous retrouver avec des populations nomades représentées par des députés sédentaires qui ignorent complètement leurs problèmes", avertit un notable du Nord.

"La condition sine qua non à la stabilité est la réconciliation entre les communautés nomades, ajoute un haut gradé de l’armée malienne. Surtout entre les tribus touarègues [celle des Ifoghas, dirigée par Intalla Ag Attaher, l’aménokal de Kidal, et celle des Imghad, du colonel loyaliste El Hadj Ag Gamou]. Il y a aussi des tribus arabes qui se font la guerre [les Kounta, dirigés par Baba Ould Sidi El Moctar, et les Lemhar, de Mohamed Ould Mataly]. Enfin, parallèlement, il faut que les communautés touarègues et arabes qui se partagent le désert continuent de se rapprocher."

La signature d’un éventuel accord de paix entre Bamako et les rebelles devra constituer la clé de voûte d’un équilibre complexe, "en facilitant la réconciliation entre les nomades et la communauté songhaïe, qui peuple les grandes villes du Nord", poursuit l’officier. Sans un accord global solide, la stabilité restera précaire dans cette région minée par les trafics d’armes et de stupéfiants. La CDR est confrontée à un problème si délicat qu’aucun président malien n’a réussi à le régler depuis l’indépendance.

"En 1958, les représentants de Charles de Gaulle et de Modibo Keïta nous avaient convaincus que chacun de nous y gagnerait au moins le tiers de ce qu’il possédait. En clair, que celui qui avait trois chameaux en aurait quatre, etc. Mais cinquante ans plus tard, on en est toujours au même stade de développement", expliquait Intalla Ag Attaher le 28 juillet. Une critique à laquelle Bamako répond régulièrement – en "off" – que les Touaregs sont aussi responsables de la situation. De fait, les détournements de fonds et les vols de voitures d’ONG ou d’autres matériels sont récurrents dans la région de Kidal.

>> Lire aussi : Au Nord-Mali, les groupes armés touaregs et arabes font un pas vers l’unité

Une commission pour veiller au redéploiement de l’administration

Reste que, depuis que l’opération Serval a chassé les islamistes liés à Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), l’administration malienne tente un retour en force dans le Nord. Une commission de suivi du redéploiement de l’administration a été créée en début d’année par le ministère de l’Administration territoriale. "Tous les gouverneurs et une grande partie des préfets sont désormais en place", affirme Abdoulaye Mamadou Diarra, président de ladite commission. Leur mission première : s’assurer que des services de base de qualité (santé, éducation, justice…) soient établis. Un échec dans ce domaine ne ferait que redonner du souffle à l’irrédentisme ou à l’islamisme.

Négociations à haut risque

L’accord préliminaire signé le 18 juin à Ouagadougou entre les mouvements armés touaregs et Bamako fixe la reprise des négociations à soixante jours après la mise en place du nouveau gouvernement. Le 11 août, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) a affirmé qu’il n’attendrait pas cette date. Les discussions seront conduites par le médiateur de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), le président burkinabè Blaise Comparé, et par Goodluck Jonathan, son homologue nigérian. La Mission des Nations unies au Mali (Minusma) chapeautera l’ensemble du processus et jouera un rôle de facilitateur en mettant ses avions à la disposition des parties concernées. Si les autorités militaires sont unanimes pour dire qu’il n’y a rien à négocier, IBK ne s’est pas prononcé sur ce dossier pendant la campagne. Une source diplomatique à Bamako assure que "le nouveau chef de l’État est conscient de l’importance de discuter avec les rebelles touaregs". Ces derniers réclament "une large autonomie fédérale à travers un statut juridique et politique de l’Azawad", selon Moussa Ag Assarid, représentant du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) en Europe. "C’est exclu, mais on peut parler d’une décentralisation renforcée par la déconcentration de l’État", répond Soumeylou Boubèye Maïga, ancien ministre des Affaires étrangères et l’une des éminences grises de la campagne d’IBK. Les "assises du Nord" que propose le président pourraient alors être élargies à l’ensemble du territoire. "Ce qui est sûr, explique un diplomate africain en poste à Bamako, c’est que les débats porteront sur les manières de développer l’Azawad."

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