Politique

Législatives : aux urnes Guinéens !

Il aura fallu presque trois ans avant que le mirage devienne réalité. Trois ans de tensions et de bras de fer politique… Pour que tout soit prêt pour l’élection du 24 septembre en Guinée, le pouvoir et l’opposition ont mis de l’eau dans leur vin. Et c’est tout un pays qui retient son souffle.

Mis à jour le 20 septembre 2013 à 16:21

Après l’accord miraculeux du 3 juillet, la Guinée va-t-elle voter sereinement le 24 septembre ? Tout ne tient qu’à un fil, et le fichier des élections législatives est toujours au coeur d’un bras de fer entre l’opposition et le pouvoir guinéens.

On imagine l’inquiétude du médiateur de l’ONU, Saïd Djinnit. Il y a deux mois, il a arraché un compromis. D’un côté, l’opposition s’est résolue à laisser Waymark poursuivre le recensement électoral, bien que cet opérateur sud-africain ait été choisi en avril 2011 sans appel d’offres. De l’autre, le pouvoir a accepté que Waymark soit placé sous la surveillance d’un comité d’"experts électoraux" et que les Guinéens de l’étranger puissent voter. L’accord est astucieux, mais il manque un ingrédient : la confiance entre les deux camps. Et jusqu’à l’installation des députés, tout peut déraper.

Un bilan pour Alpha Condé

Depuis la présidentielle de 2010, c’est manifeste. Nombre de Malinkés de Haute-Guinée se reconnaissent dans le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG) du président Alpha Condé, et beaucoup de Peuls de Moyenne-Guinée dans l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) de l’opposant Cellou Dalein Diallo. Du coup, dans ces deux régions, les listes d’électeurs sont scrutées à la loupe. Fin août, l’opposition a constaté que le nombre des bureaux de vote et des inscrits augmentait en Haute-Guinée, alors qu’il stagnait, voire diminuait dans son fief de Moyenne-Guinée. Aussitôt, elle a interpellé la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) et exigé une correction des listes et une nouvelle répartition des bureaux de vote. Elle a même menacé de reprendre ses marches. Cette année, les violents heurts entre manifestants et forces de l’ordre ont fait plusieurs dizaines de morts. À Conakry, tout le monde retient son souffle et espère que les dernières propositions de compromis vont être acceptées par les deux camps. "Notre souhait, dit Cellou Dalein Diallo, c’est d’aller aux élections, pas à l’affrontement."

Pourquoi tant de tensions ? À cause du fichier, bien sûr, mais pas seulement. À l’origine, les législatives devaient avoir lieu au début de 2011, juste après la présidentielle de novembre 2010. Mais Alpha Condé avait eu tant de mal à battre Cellou Dalein Diallo (52,5 % au second tour, après un premier tour où il n’avait obtenu que 18,2 % des voix) qu’il a soupçonné l’opérateur français Sagem d’avoir sous-inscrit les Malinkés de Haute-Guinée et sur-inscrit les Peuls de Moyenne-Guinée. Exit donc Sagem. Le temps de recruter Waymark et de remanier les listes… les mois ont passé. Surtout, l’opposition s’est requinquée et a menacé de boycotter un scrutin décrit comme biaisé. La communauté internationale s’en est mêlée, et les négociations ont traîné.

>> Lire aussi : Alpha Condé : "J’ai accepté toutes les conditions de l’opposition pour aller aux élections"

Aujourd’hui, le RPG ne peut plus profiter de la dynamique de 2010 pour gagner à coup sûr. Il est face à l’usure du pouvoir. "C’est vrai qu’on prend le risque d’être confronté à un bilan", reconnaît Albert Damantang Camara, porte-parole du gouvernement et ministre de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle. Bref, pour Alpha Condé, ces élections à mi-mandat sont périlleuses. Et l’augure d’un scrutin serré électrise la campagne.

L’électricité, c’est justement l’un des sujets polémiques du jour. "Alpha Condé n’a pas tenu ses promesses. Avec lui, il y a moins d’eau, moins d’électricité, moins de pouvoir d’achat, moins de sécurité, moins d’unité nationale", clament les leaders de l’opposition. "Faux, rétorque Albert Damantang Camara. Aucun gouvernement guinéen n’a jamais autant investi dans l’électricité que le nôtre. Quand le barrage de Kaleta sera fini [un ouvrage hydroélectrique construit par les Chinois et dont la mise en service est prévue en 2016], la Guinée pourra même approvisionner ses voisins. Nous avons maîtrisé l’inflation et réussi à réduire le prix du riz à 185 000 francs guinéens (environ 20 euros) le sac de 50 kg. Nous avons réformé le secteur de l’armée et donné aux magistrats le statut qu’ils réclamaient depuis 1991." Alpha Condé est donc obligé de défendre son bilan deux ans avant la fin de son mandat.


Alpha condé (à dr.) le 3 juillet, alors qu’un accord vient d’être trouvé
pour l’organisation des législatives. © Cellou Binani/AFP

"La cohabitation, ce sera le blocage"

Pour gagner, son parti, le RPG, décoche une nouvelle flèche. "L’opposition est agressive. Il y a quelques mois, elle a manifesté aux cris de : "Alpha démission !" Si elle prend l’Assemblée, elle refusera de voter des lois pour nous empêcher d’avoir des résultats, s’inquiète Albert Damantang Camara. Je viens de signer avec les Saoudiens une convention de 23 millions de dollars (17,3 millions d’euros) pour la construction de quatre écoles régionales des arts et métiers. Si l’opposition était majoritaire à l’Assemblée, je suis sûr que celle-ci ne l’aurait pas validée. On ne peut pas gouverner perpétuellement par ordonnance face à une Chambre hostile. La cohabitation, ce sera le blocage." Côté UFDG, Cellou Dalein Diallo réplique : "Si nous gagnons, nous ne serons pas là pour bloquer ce qui va dans l’intérêt du pays. Nous trouverons un gentleman agreement et, si un projet de loi est bon, nous voterons pour. Simplement, Alpha Condé veut tout contrôler : la commission électorale, la justice, les organisations professionnelles… Il vaut mieux un contre-pouvoir qu’un pouvoir absolu. Et si mon parti dispose d’au moins un tiers bloquant, il pourra empêcher la modification des lois organiques."

En fait, chacun sait que ce scrutin est la première mi-temps du grand rendez-vous de 2015. "L’opposition veut en faire le tour préliminaire de la présidentielle", lance le porte-parole du gouvernement. "C’est vrai que je serai candidat en 2015 et que 2013 est un test majeur pour mobiliser les gens", avoue Cellou. Même enjeu pour les autres ténors de l’opposition, notamment pour Sidya Touré, le leader de l’Union des forces républicaines (UFR), et pour Lansana Kouyaté, le chef du Parti de l’espoir pour le développement national (PEDN). Dans ces élections mixtes (38 sièges à pourvoir au scrutin uninominal, 76 au scrutin de liste), les principaux opposants se sont partagé les 38 circonscriptions afin de présenter un front uni contre l’alliance présidentielle RPG Arc-en-Ciel. La bataille sera chaude.

>> Lire aussi : Guinée : 70 observateurs de l’UE pour les élections législatives


Saïd Djinnit, médiateur de l’ONU
en Guinée. © Cellou Binani/AFP

Quand la communauté internationale s’en mêle

À 59 ans, l’Algérien Saïd Djinnit est un diplomate chevronné. Avant de s’occuper de la Guinée, il a montré son savoir-faire au Burundi, dans la guerre Éthiopie-Érythrée et à la tête du département paix et sécurité de l’Union africaine. Chef du bureau de l’ONU pour l’Afrique de l’Ouest depuis cinq ans, il est le principal artisan de l’accord du 3 juillet entre l’opposition et le pouvoir guinéens. Mais le médiateur algérien n’oublie jamais d’écouter les conseils des ambassadeurs en poste à Conakry, et notamment ceux du chef de la délégation de l’Union européenne (UE). Arrivé en Guinée juste avant la présidentielle de 2010, le Belge Philippe Van Damme, 53 ans, connaît tout le monde. Ouvert et disponible, il est d’autant plus incontournable qu’il détient les cordons de la bourse. Au titre du dixième Fonds européen de développement (FED), qui couvre la période 2008-2013, l’UE a mis 174,3 millions d’euros à la disposition de la Guinée. Mais pour l’heure, elle n’a décaissé que 34,4 millions d’euros au titre de l’aide d’urgence. Le reste ne sera débloqué que si la Guinée organise des élections législatives "libres et transparentes".