Culture

[Série] Playlist : la sélection de l’écrivain Wilfried N’Sondé (2/7)

Chaque dimanche d’été, Jeune Afrique invite écrivains et artistes à partager leurs coups de cœur musicaux. Cette semaine, l’auteur de « D’amour et de plancton », son 7e roman, à paraître en octobre, nous fait entrer dans une discothèque éclectique, héritée de son père et de sa construction adolescente entre Brazzaville, l’Ile-de-France et Berlin.

Mis à jour le 1 août 2022 à 12:19

Wilfried N’Sondé © Montage JA; Vincent Fournier/JA

Nourri tout autant de littérature que de musique, Wilfried N’Sondé est aussi percussionniste et compositeur. À 20 ans, il a lancé un groupe d’afro-punk à Berlin avec ses frères et aussi formé une compagnie d’opéra techno. Aujourd’hui dramaturge à l’Opéra, il s’adonne volontiers à des lectures musicales de ses romans.

« Soul Makossa », premier souvenir musical

J’avais 4 ans, c’était à Brazzaville en 1972. Le Congo avait gagné la Coupe d’Afrique des nations contre le Cameroun et la chanson de Manu Dibango en était l’hymne. Mon père était tellement content qu’il avait acheté le disque, qu’il écoutait en boucle. C’est aussi un morceau important dans ma construction, il est concomitant d’un changement radical de vie puisque, quelques mois plus tard, nous quittions le Congo pour la France.

Mon père, à cette époque, écoutait beaucoup de rumba, Dr Nico et son orchestre, African Fiesta. Il adorait le morceau Doris. Mais il nous faisait aussi écouter, à mes neuf frères et sœurs et à moi, du Dario Moreno, du Luis Mariano, et les Beach Boys. Il avait une cassette Les Enfants du rock que l’on écoutait en voiture, sans jamais délaisser les musiques traditionnelles congolaises, car, en tant que céramiste peintre, il connaissait tous les artistes congolais de l’époque. Beaucoup voyageaient en Europe de l’Est, en Chine, en Corée du Nord. Ils passaient par Paris, chez nous. Je baignais dans un bouillon de musique ; l’un, un jour, avait ramené des enregistrements des Chœurs de l’Armée rouge.

« Concrete Jungle », de Bob Marley, l’adolescence

Mon adolescence, elle, a été bercée par le rock et le reggae. J’étais au collège, j’apprenais l’anglais avec Bob Marley. Dans « Concrete Jungle », il décrit la vie dans le béton, et c’était la mienne. D’ailleurs, le premier disque que j’ai acheté avec mes frères, c’est Uprising. « Redemption Song » m’a beaucoup accompagné : « Emancipate yourself from the mental slavery / None but ourselves can free our minds. » C’est une philosophie que j’ai adoptée ; se libérer de l’esprit colonial, être conscient qu’il faut se prendre en main sans attendre que d’autres reconnaissent leurs erreurs et changent. C’est la période où j’ai commencé à lire les anarchistes, Bakounine et Steiner, qui disaient : « Je suis ce que j’ai la force d’être. » Grâce à ces apports philosophiques et musicaux, j’ai commencé à sortir de mon spleen adolescent.

« My Favorite Things », de John Coltrane, une révélation

À partir du lycée, j’ai découvert le jazz avec Water Babies, de Miles Davis, et surtout My Favorite Things, de John Coltrane. Ce dernier m’a fait entrer dans le jazz et c’est celui qui est resté. C’était à la fois fin, complexe et joyeux, avec un zeste de blues. Chez Coltrane il y a une mélodie qui t’accroche pour ensuite partir dans la technicité, chevillée par le thème.

J’ai aussi commencé à aimer la chanson à texte : Ferré, Brassens, Brel… Et puis la mythique chanson « La Manic », de Georges dor. On avait une platine à la maison, mais j’aimais vraiment écouter sur le walkman, pour la sensation d’immersion.

Les musiques des pygmées baka, un choc

Au début des années 2000, j’ai assisté à un concert de musiques pygmées baka. Depuis, j’ai toujours deux CD que j’écoute régulièrement. Je suis un percussionniste honorable mais là, c’est dingue : ils ont des mélodies et un sens du rythme d’une complexité folle. La « chanson de la hutte » est un voyage dans les harmoniques, elle est tellement émouvante que j’en ai la chair de poule.

« Je n’écris jamais en musique »

La mélodie est une chose à laquelle je pense quand je parle et quand j’écris. Mais je n’écris jamais en musique, parce que le texte doit produire sa propre musique. Ça vient aussi peut-être du fait que je bégaie. Dès l’enfance, parce que tu sais que la mélodie de la parole peut être problématique, il faut que tu la penses, la contrôles, l’inventes. Puisque la mélodie est une interrogation permanente, tu l’intègres dans ce que tu vas dire.

« Hot sauce », de NCT Dream, la chanson de ma fille…

Aujourd’hui, je découvre de la musique avec mes enfants. Ma fille notamment, qui est fan de pop coréenne et japonaise. Ce n’est pas ma came, mais en voiture, on écoute Hot Sauce, de NCT Dream. La musique est toujours là. Je ne peux pas imaginer une journée sans, et j’ai vraiment gardé l’éclectisme de mon enfance et de mon adolescence. Ma discothèque est celle de cette époque. »