Politique

Malaise dans la Chinafrique

Cadres chinois et employés congolais de BTP China Railways Engineering, à Kinshasa en 2010. © Katrina Manson/Reuters

Lassés de voir Pékin exploiter leurs richesses pétrolières et minières sans que leurs pays en retirent des bénéfices substantiels, les gouvernements africains - du Gabon au Tchad en passant par le Niger - tentent de rééquilibrer les échanges. Au prix de quelques frictions.

(Mis à jour le 3 octobre, à 12h12)

C’est arrivé coup sur coup. En décembre 2012, les Chinois ont perdu le champ pétrolier d’Obangue, au Gabon. En avril 2013, ils ont été conspués par des chômeurs près des puits de Diffa, dans le sud-est du Niger. En août, sur ordre du gouvernement, ils ont dû fermer un site d’extraction très polluant au Tchad. "La romance entre la Chine et nous, c’est fini", s’exclame Sanusi Lamido dans une tribune retentissante parue en mars dans le Financial Times. Le gouverneur de la Banque centrale du Nigeria lance même cette phrase assassine : "La Chine s’empare de nos matières premières et nous vend des biens manufacturés. C’est l’essence du colonialisme."

Il y a vingt ans, quand les Chinois ont découvert qu’ils devenaient importateurs net de pétrole et qu’ils devaient se ravitailler en Afrique, les trois grandes compagnies d’État, Sinopec, China National Petroleum Corporation (CNPC) et Chinese National Offshore Oil Corporation (CNOOC) ont été accueillies à bras ouverts sur le continent. Il en a été de même dans le domaine minier. En dix ans (2000-2010), les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique sont passés de 10 à 130 milliards de dollars (de 7,5 à 97 milliards d’euros). En Angola, en RD Congo, au Gabon, au Nigeria, les Chinois sont arrivés avec un message simple : "Nous vous prêtons de l’argent sans aucune condition politique, et vous nous donnez accès à votre sous-sol." Le problème, c’est que l’échange était déséquilibré.

>> Lire aussi l’édito de François Soudan "Chinafrique : donner un poisson ou apprendre à pêcher ?"

Les anciens gouvernements bernés ?

Aujourd’hui, à Niamey comme à Libreville, les nouveaux gouvernants ont le sentiment que leurs prédécesseurs ont été bernés lors de la signature des premiers contrats. En 2008, le Nigérien Mamadou Tandja, qui voulait s’accrocher au pouvoir, avait besoin d’argent frais pour acheter le silence de la classe politique. La CNPC a alors accepté de prêter de l’argent au Niger pour l’aider à mettre en exploitation un champ pétrolier près de Diffa et à construire une raffinerie à Zinder – où réside un gros réservoir d’électeurs. Ce montage financier pose désormais trois problèmes majeurs. D’abord, la facture présentée par les Chinois aurait été gonflée de plusieurs centaines de millions de dollars – comme le révèle un audit du cabinet Ernst & Young. Ensuite, Tandja a emprunté aux Chinois à un mauvais taux – les taux du marché sur dix ans. Enfin, le même Tandja a demandé à ses partenaires de lui verser très discrètement un bonus de 300 millions de dollars (voir précision ci-dessous). Aujourd’hui, le président Mahamadou Issoufou sait que l’argent du bonus sera très difficile à récupérer. Du moins, pour le remboursement du prêt, a-t-il exigé et obtenu un taux de 1 % sur vingt-cinq ans…

Plus frappant encore : au Gabon, le président Ali Bongo Ondimba (ABO) a décidé de reprendre aux Chinois le champ pétrolier d’Obangue (8 500 barils par jour). Concrètement, la société Addax Petroleum – propriété de Sinopec depuis 2009 – s’est vu retirer son permis d’exploitation au profit de la Gabon Oil Company, la nouvelle société nationale. "Mauvaise gestion, cas de corruption… Addax exportait aussi des volumes de pétrole sans nous payer d’impôt", accuse Étienne Ngoubou, le ministre gabonais du Pétrole. Fureur des Chinois. Aujourd’hui, Addax porte l’affaire devant la cour arbitrale de la Chambre internationale de commerce de Paris et attaque en justice le cabinet d’audit américain Alex Stewart International, soupçonné d’être à l’origine de l’opération.

Le nationalisme pétrolier du Gabon irrite d’autant plus la Chine que l’épreuve de force entre les deux pays se poursuit au sujet de la mine de fer géante de Belinga. Chacun sait qu’ABO n’est pas satisfait des conditions dans lesquelles, en 2008, son père a cédé ce gisement à China Machinery Engineering Corporation (CMEC) – une société de BTP ! ABO va-t-il dénoncer le contrat et se tourner vers l’une des trois majors du secteur, Rio Tinto, BHP Billiton ou Vale ? Tout va dépendre de l’issue de la "bataille d’Obangue".

Méthodes chinoises et désindustrialisation de l’Afrique

Comment tenir tête à la Chine ? Le Ghana et le Nigeria ont peut-être trouvé la parade. À Accra, le gouvernement ne se contente pas d’expulser quelque cent cinquante mineurs chinois clandestins. Dans le secteur pétrolier, il impose à ses partenaires de Shanghai la création d’un heritage fund – un fonds pour les générations futures. À Abuja, les autorités pratiquent depuis trois ans la politique du local content. Pour l’essentiel, l’activité liée aux hydrocarbures doit être assurée par des entreprises à capitaux nigérians et une main-d’oeuvre locale. "Jusqu’à présent, affirme le gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, la politique commerciale des Chinois contribuait à notre désindustrialisation et à notre sous-développement. Il faut mettre fin à ces méthodes impérialistes."

Les Chinois vont-ils partir du continent aussi vite qu’ils y sont arrivés ? "Non, répond l’essayiste sénégalais Adama Gaye, auteur du Dragon et l’Autruche (éd. L’Harmattan, 2006). Dans la construction d’infrastructures, ils sont imbattables. Et ils ont des capacités financières que n’ont plus les Occidentaux." Frank Timis, un homme d’affaires australo-roumain très actif en Afrique de l’Ouest, ajoute : "L’avenir du secteur minier passe par les entreprises chinoises. Je connais leurs capacités à faire du high-tech low cost."

En Zambie, le candidat Michael Sata a fait campagne à la présidentielle de 2011 sur la promesse d’éjecter les Chinois des mines de cuivre. Une fois élu, il a modéré son langage et renégocié pied à pied avec eux. En mars dernier, Zhai Jun, le vice-ministre chinois des Affaires étrangères, a lancé : "En Afrique, nos entreprises doivent respecter les lois locales et placer les bénéfices à long terme avant les gains à court terme." C’était une semaine après le coup de colère du banquier nigérian… Visiblement, le message est passé.

Précision

Suite à la publication de cet article, et pour éviter toute confusion, il convient de préciser que le bonus de 300 millions de dollars versé en 2008 aux autorités nigériennes par leurs partenaires chinois lors des négociations sur le bloc pétrolier d’Agadem est bien apparu sur le compte de l’État du Niger à la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Ledit bonus a en outre été pris en compte lors de l’élaboration du projet de budget 2009, qui a été adopté à l’Assemblée nationale à l’unanimité en novembre 2008. La loi de finance rectificative, adoptée en février 2009, intègre elle aussi le bonus. Tout semble donc avoir été fait dans la plus grande transparence.

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