Politique

Algérie : la présidence cathodique d’Abdelaziz Bouteflika

Abdelaziz Bouteflika, le 6 novembre 2012, à Alger. © FAROUK BATICHE/AFP

Après une longue période de convalescence consécutive à un AVC, Abdelaziz Bouteflika a fait son grand retour. Et inventé un nouveau mode de gouvernance.

Quatre-vingts jours d’hospitalisation et de convalescence, respectivement au Val-de-Grâce et aux Invalides, deux établissements parisiens, puis cinquante-cinq jours de réadaptation fonctionnelle à Alger. C’est le temps qui s’est écoulé entre l’accident vasculaire cérébral (AVC) du président Abdelaziz Bouteflika, le 27 avril, et l’annonce, le 11 septembre, d’un important remaniement gouvernemental et d’une profonde réorganisation de l’institution militaire. Soit cent trente-cinq jours, qui plus est dans la dernière année de ce qui est censé être son ultime mandat. Une éternité. Ajoutée aux images télédiffusées d’un patient se battant contre les séquelles d’un AVC manifestement bien plus grave que ne le laissaient entendre les bulletins de santé officiels, cette longue absence laissait présager une fin de carrière pathétique pour celui qui incarne, un demi-siècle après l’indépendance, la génération de la guerre de libération.

>> Lire aussi : Algérie : la presse algérienne s’interroge sur les capacités à gouverner de Bouteflika

Mais les dernières décisions du convalescent, que l’on disait hémiplégique et presque aphasique, prouvent qu’il est toujours le maître du jeu politique. A-t-il seulement perdu la main un jour ? Rien n’est moins sûr. Dimanche 29 septembre, il a même présidé son premier conseil des ministres depuis… décembre 2012. L’épisode de "Boutef, le retour" est daté de la première semaine de septembre par certains observateurs, quand le site tsa-algerie.com (Tout sur l’Algérie) fait état de décisions présidentielles concernant le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), qu’il a amputé, par décrets non publiables, de trois entités : le Centre de communication et de diffusion (CCD), la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA) et la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), trois structures relevant désormais de la tutelle du chef d’état-major. Mais à bien y regarder, la profonde réorganisation de l’institution militaire a débuté plusieurs semaines auparavant, alors que Bouteflika était encore en France. En juin 2013, sur la foi d’une source médicale du Val-de-Grâce, l’hebdomadaire français Valeurs actuelles publiait un article sur la maladie du président sous le titre : "Bouteflika, c’est fini".

Loin des caméras

Trois jours plus tard, le convalescent convoque le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, et le chef d’état-major, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah. Le lendemain, le 12 juin, la télévision publique algérienne diffuse les images de la réunion aux Invalides. L’opinion est traumatisée. Jadis flamboyant, son omnipotent président est chevillé à son fauteuil, le visage marqué, le regard vague et le geste hésitant. Sans surprise, le communiqué des services d’El-Mouradia annonce que les deux visiteurs ont rendu compte au chef de l’État, le premier de l’action gouvernementale, le second de la situation sécuritaire aux frontières. Et de préciser qu’en retour Bouteflika a donné des instructions relatives à la loi de finances complémentaire pour 2013 et aux prochaines échéances sociales. On n’en saura pas plus. Trois semaines plus tard, loin des caméras et des micros, une cérémonie de promotion des officiers supérieurs présidée par Ahmed Gaïd Salah est organisée dans les salons cossus des Tagarins, siège du ministère de la Défense. Une trentaine de jeunes colonels, entendre de la génération post­indépendance, sont promus au grade de général.

Dix-sept généraux sont poussés vers la retraite, mais le véritable bouleversement concerne la tête des six régions militaires.

Pour rassurer la vieille garde, le général-major Ben Ali Ben Ali, 72 ans, vétéran de l’Armée de libération nationale (ALN), est promu général de corps d’armée (trois étoiles). Il est le cinquième dans l’histoire de l’armée algérienne, après feu Mohamed Lamari, Abbas Ghezaïl, Mohamed Mediène alias Tewfik et Ahmed Gaïd Salah. Commentaire d’un bon connaisseur de l’institution militaire : "Deux pas en avant, un pas en arrière ! C’est du "Boutef" tout craché." Dix-sept généraux sont poussés vers la retraite, mais le véritable bouleversement concerne la tête des six régions militaires. Prime est donnée à ceux qui ont fait leurs preuves au cours des années de braise, la décennie GIA. Ainsi, le général-major Amar Athamnia, seul parachutiste à ce grade, hérite de la sensible Ve région (Constantine), à la lumière de la dégradation sécuritaire aux confins tunisiens. Quant au général-major Habib Chentouf, qui s’est fait un nom au sein de l’armée dans les années 1990 en luttant contre les maquis islamistes en Kabylie, il aurait hérité, selon le quotidien arabophone El-Khabar, du poste de commandant des forces terrestres, une fonction qui, selon les traditions de l’institution militaire algérienne, équivaut à l’antichambre du bureau de chef d’état-major.

>> Lire aussi : Bouteflika remanie le gouvernement en vue de la présidentielle

Cette réorganisation et ces promotions ne relèvent pas de la seule réflexion du président. "Ahmed Gaïd Salah a fait ses propositions lors de la réunion des Invalides, analyse notre interlocuteur. Et même convalescent, Bouteflika y a apporté sa touche personnelle. Mais il est très peu probable qu’il n’ait pas consulté le patron du DRS, le général Tewfik. Dans les usages de la République, ce type de décision requiert une consultation du patron des services de renseignements, et Bouteflika a toujours respecté cette règle." Est-ce à dire que les deux hommes se voient régulièrement malgré la dégradation supposée de leurs relations ? "Malaise ou pas, leurs échanges n’ont jamais été rompus. Il en va du bon fonctionnement des institutions", poursuit notre source. Ainsi gouverne et règne Bouteflika. S’il tranche et décide, c’est après avoir "digéré" notes de synthèse et dossiers volumineux que lui préparent ses proches collaborateurs. En l’absence du patron, El-Mouradia n’a jamais sonné creux. Le cabinet et le secrétariat général de la présidence n’étaient pas en congé technique. Si le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, qui est au four et au moulin, et Ahmed Gaïd Salah paraissent en première ligne, c’est parce que les deux hommes sont toujours au côté de Bouteflika lors de ses apparitions télévisuelles, de plus en plus nombreuses ces dernières semaines. Les autres rencontres, le plus souvent déterminantes dans la prise de décision, se tiennent en toute discrétion. Le chef de l’État est en contact quasi permanent avec ses deux frères conseillers, Saïd et Nasser, son directeur de cabinet, Moulay Guendil, son secrétaire particulier, Mohamed Rougab, ainsi que le secrétaire général de la Présidence, Loqbi Habba.

"Mourir au pouvoir"

Sur le plan politique, le profond remaniement gouvernemental et la nomination du fidèle Mourad Medelci, ex-chef de la diplomatie, à la présidence du Conseil constitutionnel laissent à penser que Bouteflika veut peser sur la prochaine présidentielle, en 2014. Briguera-t-il un nouveau bail à El-Mouradia ? L’actuelle Constitution l’y autorise, mais son état de santé le lui interdit (tout candidat à la présidentielle est tenu de soumettre un dossier médical au Conseil constitutionnel attestant qu’il est physiquement à même de remplir la fonction). Commentaire de l’un de ses rares visiteurs : "Il veut un quatrième mandat !" L’opposant Saïd Sadi va encore plus loin. Il assure que "Bouteflika a une obsession : mourir au pouvoir".

S’il n’a plus les moyens physiques de mener une campagne électorale, le chef de l’État peut imaginer une solution intermédiaire. Selon l’ex-ministre Abdelaziz Rahabi, il envisagerait "une prolongation de deux ans de l’actuel mandat". Pour ce faire, nul besoin du suffrage universel. Une majorité des deux tiers au Parlement (les deux Chambres réunies en congrès) suffirait. Politiquement, la chose est largement faisable. Après la reprise en main de la maison FLN (Front de libération nationale), première force politique du pays, les manoeuvres ont commencé. Le 19 septembre, Amar Saïdani, ex-président des comités de soutien à Bouteflika récemment parachuté à la tête du FLN, s’est longuement entretenu avec Amar Ghoul, étoile montante des islamistes et patron de TAJ (Rassemblement Espoir de l’Algérie), troisième force politique. Objectif : soutenir un candidat de consensus pour 2014. Qui oserait affirmer que Bouteflika n’est pas consensuel ?

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte