Politique

Russie : l’étrange monsieur Lavrov

Sergueï Lavrov avec des émissaires du Conseil national syrien à Moscou, en 2012.

Sergueï Lavrov avec des émissaires du Conseil national syrien à Moscou, en 2012. © NATALIA KOLESNIKOVA/AFP

La crise syrienne vient de le confirmer : après vingt ans d’effacement, le pays de Vladimir Poutine a retrouvé un rôle central sur l’échiquier planétaire. Il le doit en premier lieu au chef de sa diplomatie, Sergueï Lavrov.

Un beau coup de poker. Depuis deux ans, à l’image de l’interminable conflit syrien, la diplomatie russe s’enlisait. Sans faire preuve d’une imagination débordante, Moscou soutenait militairement Bachar al-Assad et, à chaque fois qu’il était question de le condamner, usait de son droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU, vestige de sa splendeur passée. En proposant le 9 septembre que l’arsenal chimique syrien soit placé sous contrôle international, Vladimir Poutine et Sergueï Lavrov, son ministre des Affaires étrangères, alias "Monsieur Niet", ont enfin innové. Et pris tout le monde de court.

Accusé par les Occidentaux d’avoir utilisé ces armes contre des civils, et menacé de frappes aériennes, Damas a saisi la perche que lui tendait son allié, obtenant ainsi un répit. Barack Obama, qui s’en était remis au vote du Congrès, David Cameron, désavoué à la Chambre des communes, et François Hollande, qui s’était isolé en revêtant avec trop d’empressement l’uniforme du généralissime, en ont profité pour sauver la face. Pékin et Alger, adeptes du principe de non-ingérence, Téhéran, soutien indéfectible de la Syrie, ou Berlin, nullement désireux de s’associer à la "punition" promise par le président français, ont salué l’initiative. Bien que déjà sujet à interprétations divergentes, l’accord américano-russe conclu le 14 septembre à Genève n’en permet pas moins à la Russie de faire son grand retour sur la scène internationale.

>> Lire aussi : Conflit syrien : pour François Hollande, l’accord de Genève est une étape "importante"

Elle revient de loin ! La chute de l’URSS, en 1991, s’était en effet traduite par une série de catastrophes : perte de territoires, déclin démographique, économique et militaire. D’anciennes républiques soviétiques (les États baltes) et d’anciens pays satellites (Pologne, Tchéquie, Roumanie, Bulgarie) en avaient profité pour adhérer à l’Otan. Réduite à l’impuissance, la Russie n’avait pu s’opposer ni aux bombardements de ses "frères" serbes (1999) ni à la guerre d’Irak (2003), déclenchée sans l’aval du Conseil de sécurité. La mort de Saddam Hussein, de Hafez al-Assad et de Mouammar Kadhafi, avec qui elle entretenait une certaine connivence, lui avait fait perdre ses derniers appuis dans le monde arabe.

Ouvrir un dialogue avec Washington

Le précédent libyen de 2011 traumatise encore ses diplomates, qui regrettent amèrement l’abstention de leur pays lors du vote au Conseil de sécurité – elle laissa le champ libre à une intervention occidentale outrepassant le mandat de la résolution 1973. Cette erreur du président Medvedev, Poutine et Lavrov – lequel ne s’était incliné à l’époque qu’à contrecoeur – s’étaient juré de ne pas la reproduire.

Car ce qui importe désormais aux yeux des Russes est moins le maintien d’Assad au pouvoir que leur regain de prestige et la reprise d’un dialogue direct avec Washington. En pleine affaire Snowden (du nom de cet Américain qui a révélé l’existence d’un vaste système d’écoutes de la National Security Agency, puis a trouvé asile en Russie), Obama avait annulé une rencontre prévue avec son homologue russe début septembre. Aujourd’hui, Poutine savoure sa revanche : c’est avec les États-Unis – et eux seuls – que son pays a mis au point les modalités de l’accord sur le contrôle de l’arsenal chimique syrien.

Non content d’avoir replacé ce dossier dans le cadre onusien, il a été, le 13 septembre, le premier chef d’État à s’entretenir avec Hassan Rohani, le nouveau président iranien, en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, à Bichkek (Kirghizistan). À l’évidence, Poutine tente de reprendre la main dans le dossier du nucléaire iranien.

Dans la Maison de verre de Manhattan, ce spécialiste des questions de désarmement passe pour coléreux, opiniâtre et habile à exploiter les faiblesses de ses adversaires.

Autant de coups tactiques derrière lesquels on reconnaît la patte de Lavrov. À 63 ans, ce diplomate discret révèle au grand jour l’étendue de son talent. Singulier personnage… Outre l’anglais, le français et (un peu) l’arabe, il parle le cinghalais. C’est en effet au Sri Lanka qu’il débuta sa carrière, en 1972, avant de partir pour l’ONU, où il sera conseiller de la représentation soviétique (1981-1988), puis représentant de la Russie de 1994 jusqu’à sa nomination au ministère des Affaires étrangères, en 2004. Dans la Maison de verre de Manhattan, ce spécialiste des questions de désarmement (il était en poste lors des inspections en Irak) passe pour coléreux, opiniâtre et habile à exploiter les faiblesses de ses adversaires.

On connaît moins son côté méridional. De souche arménienne par son père, cet homme élancé et élégant, quoique souvent glacial, est un fumeur invétéré, amateur de cuisine italienne, de scotch et de rafting. Il écrit des poèmes, joue de la guitare et organise les soirées dansantes de son ancienne école, le prestigieux Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO). Ce qui ne l’empêche pas de se montrer rugueux avec ses pairs. Condoleezza Rice et Hillary Clinton, deux ex-secrétaires d’État américaines, peuvent en témoigner.

Serait-il macho ? En aucune manière, selon Marianna Belenkaïa, de l’agence RIA Novosti, qui a dressé de lui un portrait énamouré. Il y est question de "son humour caustique", de "son physique patricien" et de "son ton chaleureux dépourvu de tournures bureaucratiques". "Galant et bel esprit, il conquiert facilement le coeur des femmes", conclut la journaliste. "Il peut bousculer ses interlocuteurs ou se montrer charmeur, confie quant à elle Ursula Plassnik, l’ancienne chef de la diplomatie autrichienne. La première fois que je suis allée à Moscou, il m’attendait au café Pouchkine avec un bouquet de roses jaunes !"

Qui est le vrai Lavrov ? Un politique madré, assurément, dont la devise tient dans ces paroles de l’hymne du MGIMO, qu’il composa en 1998 : "Ne jamais fléchir et aller droit au but."

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