Culture

Francophonies en Limousin : Aristide Tarnagda et le drame de l’exil

Aristide Tarnagda : "Le théâtre est là pour susciter du débat public".

Aristide Tarnagda : "Le théâtre est là pour susciter du débat public". © AFP

Le jeune auteur burkinabè Aristide Tarnagda présente aux Francophonies en Limousin son spectacle joué lors du Festival d’Avignon « Et si je les tuais tous Madame ? »

Il est là, derrière les ouvreuses, à l’entrée de la chapelle des Pénitents blancs. Tenue traditionnelle sur le dos, le dramaturge burkinabè Aristide Tarnagda se fait discret malgré sa massive silhouette. Cherchant comme il peut une place parmi les spectateurs de son propre spectacle, Et si je les tuais tous Madame ?, qu’il présentait lors du prestigieux Festival d’Avignon avec son texte Façons d’aimer, interprété par la comédienne Anne-Lise Heimburger dans le cadre d’une lecture organisée par RFI. Troisième raison de sa présence dans la Cité des papes, sa pièce Terre rouge, qu’il portait lui-même sous la direction de Marie-Pierre Bésanger.

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Une terre que les personnages d’Et si je les tuais tous Madame ? quittent un peu trop vite, comme Lamine (épatant Lamine Diarra), qui partage ses interrogations en convoquant son père, sa femme, un ami d’enfance et d’errance. Cette même question de l’exil plus ou moins volontaire se retrouve dans Terre rouge. Dans cette pièce, seul sur le plateau avec une clarinette et un accordéon dessinant des paysages sonores imaginés par Hughes Germain, Aristide Tarnagda, "comédien incroyablement sensible", selon Marie-Pierre Bésanger, incarne à la fois le frère parti en France et celui resté au pays, qui a peur de lire les lettres que lui envoie son parent. L’exil, le mensonge et la paternité constituent également la trame d’Et si je les tuais tous Madame ? Là encore, les personnages se racontent sans détour. Pourtant, affirme Aristide Tarnagda un brin débonnaire, "je ne veux pas d’un théâtre de l’intime car l’individu est à la fois intime et universel".

Être invité à Avignon : "un luxe"

C’est peut-être pour cela que son écriture porte aussi bien la parole des femmes. Et que son verbe en mouvement se déplace aussi facilement à l’étranger, jusqu’à São Paulo en 2009, où il a écrit Franco do Brésil à la demande de la metteuse en scène d’origines malienne et ivoirienne Eva Doumbia. L’auteure d’Afropéennes est "la première femme à [l]’avoir sorti de chez [lui] en tant que dramaturge". Et à lui avoir donné confiance. "Je ne sais écrire qu’en français, explique celui qui reste viscéralement attaché à la terre rouge de son village dans le centre-est du pays. Ouaga, c’est un carrefour, le français est une passerelle entre les multiples dialectes du pays."

Alors que très peu de ses textes sont pour l’heure édités, être invité à Avignon dans le sillage de son camarade congolais Dieudonné Niangouna est "un luxe" pour Tarnagda le modeste, qui ne se considère "pas encore tout à fait comme un metteur en scène". Même si le théâtre est au coeur de la vie de ce trentenaire depuis sa rencontre avec l’écrivain ivoirien Koffi Kwahulé aux Récréâtrales de Ouagadougou en 2003. Une rencontre déterminante, suivie de choix et de prises de risques.

"Dans la vie, il n’y a pas de hasard", assène cet animiste par choix. "Ma mère est musulmane, mon père est catholique, vous voyez, la religion, ça n’est pas figé !" Une croyance qui colle bien à l’humilité d’Aristide : "On est tellement petits, on n’est pas les seuls provocateurs des choses." Néanmoins, il estime que l’être humain "décide de tout".

"La ville nous a dépossédés"

Lui qui abhorre les métropoles croit fermement à un théâtre dans les villages. "En milieu urbain, nous n’avons que des espaces exigus. On se cogne sans cesse. La ville nous a dépossédés", lance-t-il, avant de préciser : "Le problème du théâtre est celui de la production. L’énergie et la compétence sont là." Les institutions locales soutiennent ponctuellement des initiatives comme les Récréâtrales de Ouagadougou, mais "tu joues au maximum cinq fois sur un festival, tu tournes en Europe, et puis chez toi plus rien". Pourtant, "à Ouaga, chaque représentation est pleine à craquer et les gens montent sur les murs pour voir le spectacle. Le théâtre est là pour susciter le débat public, quand les télés nous parlent des affaires privées des hommes publics".

À 30 ans, Aristide Tarnagda est un révolté plein de sagesse qui impressionne Marie-Pierre Bésanger. "Il a une très grande puissance. Je pense que c’est quelqu’un qui va devenir extrêmement important pour le théâtre en Afrique", prophétise-t-elle. Vu la force avec laquelle les mots de Lamine – "ça doit être terrible de mourir à l’étranger, c’est comme si on n’avait pas vécu. L’étranger accroche sa vie comme on accroche son manteau à l’entrée d’une maison" -, le chant de Hamidou Bonssa et les bières qui explosent sur le mur résonnent encore dans la chapelle des Pénitents blancs, on la croit volontiers.

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