Politique

L’affaire Marafa

Par François Soudan

Du fond de sa cellule du secrétariat d’État à la Défense chargé de la gendarmerie à Yaoundé (depuis quand, dans un État dit de droit, loge-t-on une prison dans les bureaux d’un membre du gouvernement ?), Marafa Hamidou Yaya a fait parvenir, le 23 septembre, sa septième lettre ouverte aux Camerounais. Comme les six précédents, ce long message au ton mesuré ne comporte ni plaintes ni récriminations, mais une réflexion de qualité sur les grands défis qui attendent le Cameroun. Comme les six précédents, il est lu et commenté avec passion par les compatriotes d’un homme beaucoup plus populaire aujourd’hui qu’il ne l’était lorsqu’il était au pouvoir. Ce Peul de Garoua, ingénieur en pétrochimie, a été, de 1993 à 2011, l’un des piliers du régime Biya, secrétaire général de la Présidence puis ministre d’État chargé de l’Administration territoriale. Je l’ai bien connu à cette époque avant que nous nous éloignions sans que je comprenne vraiment pourquoi, un peu peiné tout de même qu’il ait pu prêter oreille à cette maladie camerounaise dont il a souvent été lui-même victime : la rumeur malveillante. Ne l’ayant ni revu ni entendu depuis cinq ans, je n’en suis que plus à l’aise pour dire que sa condamnation il y a tout juste un an à vingt-cinq ans de prison ferme, dans le cadre d’une affaire où seules sa relation amicale et sa "complicité intellectuelle" avec l’un des coaccusés ont pu lui être reprochées, fut et demeure une aberration judiciaire. L’un des cas les plus flagrants, relevé par tous les observateurs et toutes les chancelleries, où l’opération anticorruption Épervier, cette forme de justice extrême proche de l’extrême injustice, a pu donner corps aux soupçons d’instrumentalisation politique.

Si la raison ne finit pas par l’emporter (et si Dieu lui prête vie jusque-là), Marafa Hamidou Yaya sera libéré à l’âge de… 85 ans ! Un scandale, mais surtout un assez formidable gâchis tant il est indéniable que cet homme est l’un des très rares politiciens camerounais à réfléchir sereinement sur la problématique taboue de l’après-Biya en posant les vraies questions : celles de la transition démographique, du post-pétrole, des crispations identitaires, de la légitimité des institutions, de la fin de l’immobilisme et de l’avènement de cette "société de confiance" qu’il appelle de ses voeux. Certes, celui qui était avant sa disgrâce le favori des ambassades américaine et française (et l’une des victimes collatérales de WikiLeaks) n’a jamais caché son ambition, et la prison n’a fait que renforcer sa conviction d’être promis à un destin national. Ce qui, on l’imagine, n’a pu qu’entériner la détermination de ses adversaires à l’envoyer, puis à le maintenir, en détention. Mais je puis témoigner, pour en avoir souvent parlé avec lui, qu’il n’a jamais envisagé d’autres méthodes pour parvenir à ses fins qu’une élection démocratique, ni songé à s’y présenter contre celui qui fut son mentor en politique : Paul Biya. Lui qui aurait pu choisir l’exil quand l’étau se resserrait a préféré faire face, avec dignité, au verdict couperet d’une machine judiciaire devenue folle. "Certains voudraient que je me taise, mais au nom de quoi ? Nul n’est maître de ma conscience", écrit Marafa dans sa septième lettre. On a envie d’ajouter, à l’intention du président Biya, qu’il s’honorerait à gracier un homme qui apparaît de plus en plus comme un embastillé de conscience. Et de citer, à l’intention de ceux qui rêvent de lui faire porter un masque de fer, ce petit proverbe bamiléké : "Le geôlier est un autre prisonnier." l

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