Politique

Chaos en Centrafrique : à qui la faute ?

Des soldats de la Séléka fuient Bangui, le 10 septembre. © PACOME PABANDJI / AFP

Il en aura fallu, du temps et des morts, avant que des voix s'élèvent, le 25 septembre à l'ONU, pour s'inquiéter du sort de la Centrafrique. Et il n'est même pas sûr que cela suffise à briser l'indifférence de la communauté internationale.

La scène, surréaliste, rappelle les épisodes tragicomiques du "Dadis Show" en vogue du côté de Conakry, à l’heure du prime time, il y a quelques années. Le 19 septembre, Michel Djotodia, président autoproclamé de la Centrafrique, convoque dans sa villa du camp de Roux, à Bangui, une vingtaine de journalistes et de diplomates pour assister à un exercice magistral de justice régalienne. La tête basse, entourés d’une escouade de militaires, un Sri-Lankais et un Camerounais présentés comme des trafiquants de diamants et de saphirs subissent les foudres du chef de la Séléka. "Vous êtes venus acheter illicitement nos diamants, vous êtes venus nous piller !" tonne Djotodia.

Maladroitement, le Sri-Lankais se défend en expliquant que les pierres proviennent du Cameroun et qu’il n’a fait que transiter par Bangui. Michel Djotodia l’interrompt, promet des "sanctions pénales" et ordonne dans la foulée le transfèrement des deux hommes à la très redoutée section de recherche et d’investigation de la gendarmerie. Il aurait pu les envoyer en prison, mais il y a longtemps qu’il n’y en a plus en Centrafrique. Il aurait pu aussi les faire interner à côté de chez lui, au camp de Roux, comme son ancien compagnon de rébellion Mohamed-Moussa Dhaffane, prestement arrêté sur son ordre il y a trois mois au sortir d’un tête-à-tête houleux, mais cela aurait fait désordre devant tous ces témoins. Nul n’a eu ce jour-là le mauvais goût de rappeler au président que la Séléka s’est largement financée sur le trafic de diamants et chacun a compris le message véhiculé par cette mise en scène : le Titanic centrafricain a bien un capitaine.

Un pillage globalisé du pays

Il est vrai qu’en cette fin septembre le calme semble enfin être revenu à Bangui après dix mois de tempête qui ont profondément traumatisé ses habitants. Annoncée par Michel Djotodia le 13 septembre, la "dissolution" de la Séléka a eu pour effet la quasi-disparition dans les rues de la capitale des pick-up tagués "S’en fout la mort", qui terrorisaient la population et multipliaient les exactions, en même temps qu’elle a fourni une base juridique à un désarmement jusqu’ici purement symbolique des ex-rebelles (130 fusils récupérés en deux semaines, soit une infime fraction des armes en circulation). Reste que les "sélékistes" ne se sont pas évaporés. Pour beaucoup, ils ont quitté Bangui, où il n’y a plus grand-chose à piller, pour se redéployer en province, dans cet hinterland exsangue, depuis toujours zone de non-droit.

Deux rapports récents de Human Rights Watch (HRW) et de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) ("Je peux encore sentir l’odeur des morts" (HRW) et "Un pays aux mains des criminels de la Séléka" (FIDH), tous deux parus en septembre 2013) permettent d’en savoir un peu plus sur l’ampleur des dévastations causées par les hommes de la Séléka à l’intérieur du pays depuis le début de la rébellion en décembre 2012. Le résultat de ces enquêtes partielles (elles ne concernent qu’une partie du Nord-Ouest et l’on ne sait encore que très peu de chose des violences commises ailleurs) est accablant. Dispensaires, écoles, églises, missions, bâtiments administratifs, entreprises, tribunaux, centres antisida, domiciles : tout a été dévalisé, détruit, incendié. Le listing de la razzia de la communauté catholique de Markounda, sur laquelle des pillards se sont abattus telle une nuée de criquets, ressemble à un inventaire à la Prévert. Les bancs de la chapelle, les sachets d’hosties, le linge et les chaussures des bonnes soeurs, le stock de Vache qui rit, les savons, les machines à coudre, les parapluies et les bouteilles de vin de messe… Rien n’a échappé à la vigilance de rebelles dont certains n’avaient pas 12 ans. Tout a été entassé dans la benne d’un semi-remorque volé qui a pris la direction des confins du Tchad et du Soudan.

Ce siphonnage de la Centrafrique vers ses voisins du Nord, fruit d’un pillage d’anthologie à l’échelle d’un pays, dure depuis des mois, faisant au passage le bonheur de certains nationaux. Petite localité de la Vakaga, non loin de la frontière tchadienne, Boromata, où l’on circulait hier à dos d’âne, est ainsi devenue une bourgade prospère où 4×4, motos, Thuraya, matériel hi-fi et groupes électrogènes, tout droit issus du grand déménagement de Bangui, s’achètent et se vendent au marché central. Précision utile : Boromata est la ville de naissance de Michel Djotodia.

Des policiers comptent des munitions.
Une campagne de désarmement a commencé. © Pacome Pabandji/AFP

Atrocités contre atrocités

Les bonnes soeurs de Markounda ont eu de la chance. Elles n’ont été ni violées ni tuées. Ce qui n’a pas été le cas ailleurs, à Bangui bien sûr, dans la Lobaye plus à l’ouest, mais aussi tout le long de cet arc de cercle qui va de Bouar à Bouca en passant par Batangafo, Dekoa, Mbrès et bien sûr Bossangoa. Ici, dans cette ceinture du coton à cheval sur trois provinces et à la population mélangée (on y trouve aussi bien des Gbayas, l’ethnie de l’ex-président Bozizé, que des Kabas, des Bayas ou des Korés), l’affrontement sanglant entre les hommes de la Séléka et les cultivateurs locaux a pris un tour ouvertement sectaire et religieux. Face aux exactions multiples commises par les petits seigneurs de la guerre sélékistes et leurs alliés éleveurs peuls mbararas – tous musulmans – se sont constituées des milices chrétiennes dites anti-balakas ("anti-machettes"), avec à leur tête d’anciens chefs rebelles de l’Armée populaire pour la restauration de la démocratie (APRD), active dans la région jusqu’en 2011. Ce sont ces groupes d’autodéfense et non pas, comme on l’a dit, d’anciens militaires fidèles à François Bozizé (même si certains d’entre eux se qualifient de "rebelles de Bozizé") qui sont à l’origine des violents combats de Bossangoa début septembre. Atrocités contre atrocités. Alors que les commandants de la Séléka faisaient procéder à des exécutions sommaires précédées de séances de torture publiques, les anti-balakas incendiaient une mosquée avec ses fidèles, massacraient des villageois peuls et jetaient aux cochons les cadavres de leurs ennemis.

À Bangui, dix-sept hors-la-loi sélékistes ont été condamnés, le 11 septembre, à huit ans de prison. Un premier pas sur la voie hasardeuse de la lutte contre l’impunité ? Un geste symbolique plutôt, et vraisemblablement sans lendemain, tant il apparaît impossible pour Michel Djotodia, qui de l’avis général n’a ni politique d’ensemble ni vision d’avenir pour son pays au-delà de sa propre survie, de contrarier ceux qui l’ont fait roi. Sans doute faut-il lui rendre justice : de ce trône branlant, de ce pouvoir sous surveillance exposé à la moindre balle perdue, il n’a jamais réellement voulu, ainsi qu’il le confiait récemment à un visiteur. Rébellion identitaire portant les revendications des populations oubliées de la Vakaga (ces Goulas et Roungas frustrés de ne pas être considérés comme de "vrais" Centrafricains), la Séléka n’a jamais été un mouvement de libération nationale. C’est Éric-Neris Massi, le fils adoptif de Charles Massi, qui depuis Paris, où il faisait le tour des médias, a donné à ce mouvement un habillage et une ambition politiques totalement artificiels. Et ce sont des politiciens centrafricains opposés à Bozizé et à son régime qui ont convaincu Djotodia que Bangui devait être son objectif final. La griserie des villes qui tombaient les unes après les autres, l’écoute des radios étrangères qui relataient leurs victoires en décomptant le nombre de kilomètres qui les séparaient de la capitale, l’odeur du pillage reniflée jusqu’au Darfour et au Ouaddaï par tout ce que la région compte de porteurs de kalachnikovs ont fait le reste. Le 24 mars 2013, c’est un Michel Djotodia poussé par une rébellion composée à 80 % de Soudanais et de Tchadiens et sur laquelle il n’avait presque aucun contrôle qui est entré au Palais de la renaissance sur les talons d’un Bozizé en déroute.

Michel Djotodia, qui n’a plus aucun contrôle sur ses hommes, se sait très exposé. © STR / AFP

De ce drame, qui, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU à New York, semble enfin mobiliser une partie de la communauté internationale, l’Histoire retiendra que tous les acteurs ont failli par irresponsabilité, calcul ou passivité. Excédés par les atermoiements de François Bozizé et ce qu’ils percevaient comme une volonté de sa part de saboter les accords léonins de Libreville, les chefs d’États d’Afrique centrale ont ordonné à leurs troupes de ne pas s’opposer à l’assaut final sur Bangui. Trois semaines plus tard, à N’Djamena, les mêmes octroyaient à Djotodia une reconnaissance formelle et lui assignaient une feuille de route ne comportant aucune disposition relative au rétablissement de l’État de droit et au respect des libertés fondamentales. Mobilisés sur le front malien, gênés aux entournures par les complexités passées, souvent peu reluisantes, d’une relation incestueuse avec la Centrafrique, les Français ont eux aussi péché par indifférence. La mise à sac de Bangui s’est déroulée sans que leur contingent sur place n’intervienne, et il a fallu attendre le 22 août pour que François Hollande, choqué par le récit que lui a rapporté une délégation d’ONG reçue à l’Élysée, reconnaisse que Paris avait sous-estimé la gravité de la situation.

Profanations, viols et meurtres

Pourtant, pour qui savait lire et écouter, le vrai visage de la Séléka était connu dès janvier 2013 puisque chaque prise de localité par la coalition rebelle s’accompagnait de violences, de pillages, de profanations de lieux de culte, de viols et souvent de meurtres, ainsi que le rapportaient déjà les évêques centrafricains et certains médias – dont Jeune Afrique. Beaucoup moins complexe et onéreuse que celle menée par l’ONU dans l’est de la RD Congo, une opération lancée par les Français et la Force multinationale des États de l’Afrique centrale (Fomac), conjointement à de fortes pressions exercées sur François Bozizé pour l’amener à partager son pouvoir avant la prochaine élection présidentielle dont il aurait été exclu, était tout à fait possible. Or elle n’a jamais été envisagée et, en laissant tomber Bozizé comme une mangue mûre, voisins, protecteurs et ex-puissance coloniale ont troqué le mal pour le pire puisqu’il n’est plus question aujourd’hui dans leurs discours que des risques d’une "somalisation" de la Centrafrique. Quant aux leaders politiques locaux qui ont cru bon de soutenir la Séléka en escomptant qu’elle tirerait pour eux les marrons du feu, ils le paient déjà d’un lourd discrédit auprès des futurs électeurs.

>> Lire aussi : Centrafrique : vers une mise sous tutelle

Dans ce pays failli, où ce qui reste d’État survit grâce à la générosité du président congolais Sassou Nguesso (puisque aucun impôt, aucune taxe ne rentre plus et que les "généraux" de la Séléka ont la haute main sur le diamant, le bois et tout ce qui passe à leur portée), il reste quand même une certaine forme d’optimisme décalé. Le 18 septembre, le ministère du Tourisme annonçait la tenue à Bangui d’un séminaire de formation de ses cadres et agents sur le thème "faire de la RCA une destination touristique par excellence". La Centrafrique, que François Hollande a qualifiée de "petit pays ravagé" dans son "cri d’alerte" du 24 septembre devant l’ONU, bien que sa superficie soit presque équivalente à celle de la France, est certes une contrée superbe aux richesses naturelles insoupçonnées, mais la perspective d’y voir atterrir un charter de touristes est pour l’instant aussi probable, hélas, que l’installation d’un Club Med sur le sable blanc de Mogadiscio Beach.

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