Politique

Alain Juppé, le come-back du vieux sage

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Lors d’un meeting de l’association Les Amis de Nicolas Sarkozy, le 2 septembre à Arcachon.

Lors d'un meeting de l'association Les Amis de Nicolas Sarkozy, le 2 septembre à Arcachon. © Romain Perrocheau/AFP

Ni la droite ni la gauche n’étant au meilleur de leur forme, Alain Juppé, qui fut Premier ministre il y a près de vingt ans, apparaît de plus en plus comme un possible recours de la droite française. En tout cas, ses compatriotes le plébiscitent dans les sondages.

Qui l’eût cru ? Ce n’est plus Manuel Valls, le jeune et vibrionnant ministre de l’Intérieur socialiste, qui est le chouchou des Français, mais Alain Juppé, l’austère maire UMP de Bordeaux. Plusieurs sondages lui ayant attribué ce "maillot jaune" de la politique, les spéculations ont aussitôt fleuri : quel sera l’avenir de ce cacique de la droite, qui fut, tour à tour ou simultanément, apparatchik, maire, député, parlementaire européen, ministre et même chef du gouvernement (1995-1997) ?

La grande pagaille qui règne à droite – entre le retour annoncé de Nicolas Sarkozy et la bagarre permanente entre François Fillon et Jean-François Copé – ne lui ouvre-t-elle pas un boulevard pour la primaire UMP de 2016 ? La cacophonie persistante au sein du pouvoir socialiste ne lui laisse-t-elle pas espérer une victoire sur François Hollande, en 2017 ? Trop vieux pour ce scénario élyséen, estiment certains. Il est vrai que Juppé aura 71 ans lors de la prochaine présidentielle, mais François Mitterrand n’avait-il pas le même âge quand, en 1988, il entama son second mandat ?

Il existe un second scénario que mitonnent certains de ses proches, anticipant une série de défaites électorales des socialistes en 2014-2015 (municipales, régionales et européennes). Pour contenir une probable poussée du Front national, Hollande pourrait n’avoir d’autre recours que de constituer un gouvernement d’union nationale capable de mener à bien une série de réformes structurelles forcément impopulaires. Juppé serait alors le Premier ministre idéal, car acceptable par la gauche. Quand on lui fait ainsi miroiter l’Élysée ou Matignon, l’intéressé s’en tire par une pirouette. Tantôt il répond qu’il "se focalise sur la prochaine élection municipale à Bordeaux", tantôt il glisse avec un sourire malicieux que, oui, parfois, "les vieux lions rugissent encore".

L’image de Juppé qui se dégage après tant d’années consacrées aux affaires publiques est une sorte de triptyque.

Fidèle jusqu’au bout à Jacques Chirac, son mentor, il a appelé à voter pour Nicolas Sarkozy en 2007 et reste membre de son fan-club.

Le premier panneau le représente en excellent gestionnaire. Lorsqu’en 1995 il s’assied dans le fauteuil de maire de Bordeaux, il hérite d’une métropole endormie et nostalgique qu’il va réveiller grâce à d’ambitieux programmes de rénovation urbaine et à la construction d’un tramway, pour ne laisser personne à l’écart du centre-ville. Avec pour double résultat la spectaculaire renaissance des quartiers historiques (Chartrons, Quinconces) et la construction d’écoquartiers à la périphérie. Pourtant majoritairement à gauche, le corps électoral lui en est reconnaissant : il est systématiquement réélu dès le premier tour avec des scores en constante progression.

Le deuxième panneau le campe en vieux sage à la trajectoire partisane impeccable. Fidèle jusqu’au bout à Jacques Chirac, son mentor, il a appelé à voter pour Nicolas Sarkozy en 2007 et reste membre de son fan-club. Il s’est même dévoué pour tenter de raccommoder Copé et Fillon afin d’épargner à l’UMP, qu’il a créée, de ravageuses divisions. Aucune trahison, même tactiquement fructueuse, dans son curriculum vitæ.

Sans ambiguité avec le Front National

Le troisième panneau exalte sa stature d’homme d’État. Celle-ci est apparue très tôt, lorsque, ministre des Affaires étrangères d’Édouard Balladur (1993-1995), il trouva avec François Mitterrand le moyen d’intervenir dans la guerre des Balkans et au Rwanda. Ou en 1994, quand il parvint à imposer que ce soient les forces françaises, et non les services algériens, qui libèrent sur le territoire français les passagers d’un Airbus d’Air France détourné à Alger par quatre membres des GIA. En appuyant la politique "interventionniste" de Hollande à l’égard du pouvoir syrien, il a bousculé son parti, incapable d’adopter une ligne claire. Il est sans ambiguïté avec le Front national ("on ne mange pas avec le diable, même avec une longue cuillère") et cosigne à l’occasion des textes avec des socialistes – Michel Rocard, Alain Richard ou Hubert Védrine. Opposant déterminé, oui, mais pas au point de jouer contre l’idée qu’il se fait de la France.

Avec un tel bilan, on aurait pu s’attendre à ce que Juppé se lance sans hésiter à l’assaut de la magistrature suprême. C’est oublier les graves blessures que la vie politique lui infligea, et qui, dans l’immédiat, l’incitent à se contenter de la position d’outsider.

En 1995, il est au faîte de sa gloire. Chirac l’a désigné comme "le meilleur d’entre nous", il préside le RPR, ancêtre de l’UMP, conquiert Bordeaux et devient Premier ministre. Il reconnaît aujourd’hui qu’à Matignon il a eu tendance à se "bunkériser". En tout cas, il y accumule les fautes. Son refus obstiné d’amender sa réforme des retraites, malgré l’interminable grève qui paralyse les transports, débouche sur une capitulation en rase campagne. Sa certitude d’avoir raison lui fait préconiser de dissoudre l’Assemblée nationale, décision calamiteuse qui, en 1997, aboutira à l’installation à Matignon du socialiste Lionel Jospin.

Quatorze mois de prison et un an d’inéligibilité

En 2004, il est condamné à quatorze mois de prison avec sursis et à un an d’inéligibilité pour avoir rémunéré plusieurs permanents de son parti sur le budget de la Ville de Paris. Il démissionne de tous ses mandats et part au Québec enseigner "l’État et la mondialisation". Ce purgatoire lui fait prendre conscience de certains de ses défauts. Son côté "fort en thème", par exemple, qui le rend volontiers cassant et peu pédagogue. Lors des législatives de 2007, à Bordeaux, il est battu de 670 voix par la socialiste Michèle Delaunay, alors qu’il était convaincu de l’emporter haut la main compte tenu de ses scores municipaux. Il est alors tenté de prendre sa retraite.

Maintenant que Fillon s’est aliéné les centristes et les modérés de l’UMP en se déclarant prêt à voter pour un candidat du FN dans certaines circonstances, Juppé n’a plus que Sarkozy en travers de son chemin vers l’Élysée. Il continuera donc de travailler à sa candidature, mais à l’abri des projecteurs. Par exemple, en créant après les municipales du printemps 2014 "un groupe de réflexion pour vraiment approfondir un certain nombre de questions fondamentales pour l’avenir [du] pays". Quand on lui fait remarquer que ces questions – l’Europe, la sécurité, les déficits – sont fort peu municipales et qu’elles confirment son intention de mettre à profit l’estime que lui portent les Français pour pousser son avantage, il cite un aphorisme de Jacques Chirac à propos des sondages : "Il faut mépriser les hauts et repriser les bas." Et les bas, Alain Juppé en a connu beaucoup.

Alain Juppé et Jacques Chirac, en 2009. © JEAN-PIERRE MULLER / AFP

Une victime (consentante) du système Chirac

La condamnation infligée en 2004 à Alain Juppé est en fait celle du système mis en place de longue date par les dirigeants du défunt RPR pour pallier l’absence de financement officiel des partis. Ouverte en 1999, l’enquête révéla l’existence d’un système de financement occulte mis en place sous la houlette de Juppé, à la fois secrétaire général du RPR et adjoint aux finances de la Ville de Paris. Le tribunal correctionnel de Nanterre prit toutefois soin de souligner que celui-ci était "directement subordonné au président du mouvement". Autrement dit à Jacques Chirac, également maire de Paris. Entre 1988 et 1995, les rémunérations versées à sept permanents du parti chiraquien furent prises en charge par le budget de la Ville. Le préjudice subi fut par la suite évalué par le socialiste Bertrand Delanoë, élu maire en mars 2001, à 1,2 million d’euros. D’autre part, plusieurs entreprises soumissionnant pour les marchés publics de Paris avaient accepté de rémunérer des personnels du RPR. Par exemple, la secrétaire particulière de Juppé. Ce qui constituait un abus de bien social. Le 15 décembre 2011, Chirac finira par être condamné dans la même affaire d’emplois fictifs à deux ans de prison avec sursis. Il s’abstiendra de faire appel.

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