Culture

Post-colonialisme et art contemporain : le pari de « Globalisto »

Le Centre d’art moderne et contemporain de la ville de Saint-Étienne, en France, a donné carte blanche à l’artiste et DJ Mo Laudi le temps de l’exposition « Globalisto », qui accueille la crème de la scène contemporaine africaine. Une première.

Mis à jour le 5 août 2022 à 16:18

Vue de l’exposition « Globalisto. Une philosophie en mouvement » au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, du 25 juin au 16 octobre 2022. Au premier plan : Marie Aimée Fattouche, El etnen [Les deux], 2022, faïence, zinc, laiton, tiges filetées, boulons, rivets. Collection de l’artiste. Au second plan : Euridice Zaituna Kala, Model I, 2020, verre. Collection de l’artiste. © Cyrille Cauvet / MAMC+

Une exposition africaine faite par un curateur africain, une chose suffisamment rare en France pour ne pas être soulignée. C’est à Mo Laudi, artiste et DJ sud-africain vivant à Paris depuis plusieurs années, que le Centre d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne, une ancienne ville minière à 60 km de Lyon, a donné carte blanche pour colorer ses collections. Depuis sa création en 1987, l’espace a réuni quelque 20 000 œuvres allant du XVIe siècle à nos jours. « Mais 93 % d’entre elles sont signées d’artistes occidentaux », regrette Aurélie Voltz, directrice du musée.

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Pensée en marge de la Biennale internationale du design de Saint-Étienne, qui accueille cette année le continent africain comme invité d’honneur, l’exposition « Globalisto, une philosophie en mouvement » prend ainsi tout son sens. « Nous souhaitons être plus inclusifs et sommes déjà en phase d’acquisition de quelques œuvres présentées dans le cadre de cette exposition afin de les intégrer à notre collection permanente », glisse la jeune directrice, qui espère amener le public à s’interroger sur les questions de post-colonialisme. L’exposition se terminera d’ailleurs par un colloque sur le sujet avec la présence d’Achille Mbembe, Norman Ajari ou encore Pascale Obolo, les 6 et 7 octobre. Un pari plutôt osé, mais réussi.

Expérience noire

Si le terme « globalisto » ne nous évoque a priori pas grand-chose et peut renvoyer à la notion de mondialisation, Mo Laudi l’entend autrement. « Même si je viens d’Afrique du Sud, j’ai été éduqué à travers une perspective européenne. Je ne connais rien des Zoulous, ni des traditions de chez moi. Notre génération a besoin de questionner le globalisme à travers l’expérience noire, l’expérience panafricaine », revendique celui qui est donc allé chercher la crème des artistes de la scène contemporaine pour repenser les notions de territorialité et d’identité.

Vue de l’exposition « Globalisto. Une philosophie en mouvement » au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, du 25 juin au 16 octobre 2022. Au premier plan : Porky Hefer, Appropriated objects, Arles I, [Objets appropriés, Arles I], 2022, arbre chêne, osier. Collection de l’artiste. Au second plan, de gauche à droite : Raphaël Barontini Black Centurion [Centurion noir], 2019, impression numérique et sérigraphie sur tissu. Collection privée  Crowning [Couronnement], 2017, impression numérique et sérigraphie sur tissu. Courtesy Galerie Mariane Ibrahim, Paris  Toussaint Louvertur[e], 2018, impression numérique et sérigraphie sur tissu. Courtesy Galerie Mariane Ibrahim, Paris Euridice Zaituna Kala, Aïcha – turban [Le Turban d’Aïcha], 2020, miroir composite en aluminium et polyéthylèner. Collection de l’artiste. © Cyrille Cauvet / 
ADAGP, Paris 2022

Vue de l’exposition « Globalisto. Une philosophie en mouvement » au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, du 25 juin au 16 octobre 2022. Au premier plan : Porky Hefer, Appropriated objects, Arles I, [Objets appropriés, Arles I], 2022, arbre chêne, osier. Collection de l’artiste. Au second plan, de gauche à droite : Raphaël Barontini Black Centurion [Centurion noir], 2019, impression numérique et sérigraphie sur tissu. Collection privée Crowning [Couronnement], 2017, impression numérique et sérigraphie sur tissu. Courtesy Galerie Mariane Ibrahim, Paris Toussaint Louvertur[e], 2018, impression numérique et sérigraphie sur tissu. Courtesy Galerie Mariane Ibrahim, Paris Euridice Zaituna Kala, Aïcha – turban [Le Turban d’Aïcha], 2020, miroir composite en aluminium et polyéthylèner. Collection de l’artiste. © Cyrille Cauvet / ADAGP, Paris 2022

Si certains d’entre eux jouissent aujourd’hui d’un rayonnement international, comme la plasticienne nigériane Otobong Nkanga, qui présente plusieurs œuvres textiles dont la tapisserie Histoires de la noix de cola – Démembrées, « la plupart des artistes présentés n’étaient pas encore reconnus par la profession il y a dix ans », tient à souligner Mo Laudi.

Au total, 19 plasticiens, peintres, sculpteurs, vidéastes… issus de générations différentes, sont présentés au sein de l’institution qui offre de beaux volumes pour accueillir des œuvres à grande échelle. Mais il faudra d’abord s’arrêter sur les drapeaux chewing-gums de Samson Kambulu, artiste originaire du Malawi, flottant dès l’entrée du MAMC. « À la manière d’un DJ, il remixe couleurs et motifs pour créer des drapeaux qui abolissent la notion de frontière, décortique le curateur, et réinterroge ainsi la question de souveraineté. »

Ludique et politique

C’est un parcours éminemment politique qui s’offre aux visiteurs à travers des expérimentations plastiques et conceptuelles qui peuvent paraître parfois absconses pour le grand public. Lequel se laissera néanmoins facilement guider par un parcours offrant une première lecture à la fois esthétique et vivace, à explorer en musique.

Notons par exemple les œuvres du Congolais installé en Belgique Sammy Baloji. Derrière le caractère cosmétique et ludique de ses créations miroir où le visiteur est invité à faire partie de l’œuvre, l’artiste propose une lecture du passé congolais et de ses conséquences sur l’identité africaine aujourd’hui. Il a ainsi floqué ses pièces d’images d’archives de l’anthropologue et photographe allemand Hans Himmelheber, lors d’une expédition au Congo en 1939, et de pierres précieuses aux tonalités psychédéliques qui ne sont pas sans rappeler les minerais convoités des mines du sud du pays.

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Sculptures, œuvres textiles, fresques, mais aussi vidéos, comme le projet Khtobtogone de Sara Sadik. Dans ce court-métrage animé, pensé comme un jeu vidéo façon GTA, la Marseillaise d’adoption interroge la représentation de la jeunesse diasporique d’Afrique du Nord en France. Dans un récit poétique, elle déconstruit la masculinité viriliste en mettant en scène un jeune homme issu des quartiers populaires de la cité phocéenne épris d’une « gadji ». Enfin, une vaste salle accueille des pièces plus monumentales. D’abord, les tentures de terre signées de l’artiste sud-africain Moshekwa Langa, symbole du déracinement de cet enfant noir ayant grandi à l’ère de l’apartheid.

Impossible de ne pas être ensuite frappé par les collages XXL du plasticien Raphaël Barontini, métis né d’un père d’origine italienne et d’une mère aux racines bretonnes et antillaises. Ses « portraits-monuments » imprimés sur des tentures représentent, grâce à des superpositions de références, des héros imaginaires ou réels d’Afrique et de la Caraïbe pour rendre hommage à des personnalités historiquement sous-représentées. Parmi elles, le général révolutionnaire Toussaint Louverture, le chevalier de Saint-George, compositeur guadeloupéen également colonel à la tête de la Légion franche des Américains, constituée lors de la Révolution française, et saint Maurice, chef militaire égyptien, converti au christianisme et martyrisé au IIIe siècle.

Le visiteur peut finir son parcours en (re)découvrant LOML (2022), une œuvre signée de l’Africain-Américain Arthur Jafa, vidéaste bien connu du gratin du cinéma et de la musique, qui a travaillé avec Spike Lee, Jay-Z et Beyoncé ou encore Kanye West. Dans cette vidéo, le cinéaste prend une nouvelle direction abstraite, expression de sa peine après le décès de son ami et collaborateur, l’écrivain, musicien, producteur et critique Greg Tate. Le moyen de clôturer le parcours en tenant le fil rouge musical cher au curateur. La boucle est bouclée.

« Globalisto, une philosophie en mouvement »

Jusqu’au 16 octobre au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne