Politique

L’opération Vautour

Mis à jour le 14 octobre 2013 à 11:22
Béchir Ben Yahmed

Par Béchir Ben Yahmed

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

On a dit de lui qu’il fut "peut-être le seul génie militaire du XXe siècle et l’un des plus grands de tous les temps". Le général vietnamien Vô Nguyên Giáp nous a quittés le 4 octobre à l’âge de 102 ans, au terme d’une très longue vie, fort bien remplie.

"La seule académie que j’ai fréquentée, c’est le maquis", disait-il. Ce qui ne l’a pas empêché d’être le principal architecte des défaites militaires des armées française, en 1954, et américaine, en 1975, à l’issue desquelles la France puis les États-Unis ont dû évacuer son pays, le Vietnam.

Par l’une de ces coïncidences dont l’Histoire a le secret, nous avons commémoré la même semaine le quarantième anniversaire du déclenchement de la guerre israélo-arabe du Kippour : l’Égypte d’Anouar al-Sadate et la Syrie de Hafez al-Assad s’y étaient lancées le 6 octobre 1973 pour récupérer leurs territoires occupés depuis 1967 par Israël.

La victoire du général Giáp sur l’armée française à Diên Biên Phu le 7 mai 1954 eut un retentissement sans précédent ; c’était la première fois, depuis des siècles, qu’une armée européenne était battue, en rase campagne et au terme d’un affrontement sans merci qui dura deux mois, par une cohorte de va-nu-pieds asiatiques qu’elle avait sous-estimés.

Ce jour-là, le colonialisme dans son ensemble, et plus particulièrement celui de la France, fut frappé à mort.

Certes, l’Indonésie et l’Inde avaient recouvré leur indépendance dès 1945 et 1947. Mais partout ailleurs, le colonialisme européen (France, Royaume-Uni, Espagne, Portugal) tenait bon, en dépit du fait que les deux grands vainqueurs de la guerre mondiale de 1939-1945, les États-Unis et l’URSS, voulaient sa disparition.

Durement réprimés en Indochine, à Madagascar, comme en Afrique du Nord, les indépendantistes de l’époque, dont je faisais partie, s’étaient cassé les dents sur le "mur colonial".

Nous avions le plus grand mal à entretenir parmi nos troupes l’espoir de l’abattre à court ou à moyen terme.

Et tout d’un coup, grâce à Giáp, à son génie logistique, aux sacrifices qu’il a su obtenir de son peuple, nous entendîmes, le 7 mai 1954, le coup de tonnerre de Diên Biên Phu, éclatante victoire sur une armée coloniale qui se croyait invincible.

Sans Diên Biên Phu, qui l’avait "sonné", le Parlement français n’aurait jamais fait appel, en mai 1954, à Pierre Mendès France et, après lui, à Edgar Faure.

Dès le mois de juillet, à Genève, au nom de la France, Mendès concéda à la moitié de l’Indochine son indépendance. S’ensuivit une cascade de reculs du système colonial : discours de Mendès France à Carthage le 31 juillet 1954 et promesse d’autonomie interne de la Tunisie ; conférence de Bandung en avril 1955 précédant de peu les négociations franco-marocaines d’Aix-les-Bains et de La Celle-Saint-Cloud qui déboucheront sur le retour de Mohammed V sur son trône ; indépendance du Maroc et de la Tunisie en 1956, du Ghana en 1957.

La guerre d’Algérie, qui devait mener ce pays à son indépendance, fut engagée, elle, le 1er novembre 1954 : six mois après Diên Biên Phu.

La loi-cadre de Gaston Defferre fut promulguée en juin 1956 ; le discours de Brazzaville du général de Gaulle, prononcé en août 1958 ; l’indépendance du Congo ex-belge, proclamée en 1960. Dans la foulée, les anciennes colonies françaises du Sud-Sahara ainsi que Madagascar recouvrèrent leur souveraineté, prélude à la libération des colonies portugaises.

Ainsi s’est défait en six ans un empire colonial qui avait duré deux siècles. Le calendrier de ce "dégel" montre que Diên Biên Phu avait bel et bien sonné le glas de l’ère coloniale : nos indépendances, aux dates rappelées ci-dessus, procèdent de cet événement qui constitua un tournant de l’Histoire.

Diên Biên Phu, en mai 1954, et la guerre du Kippour, en octobre 1973, ont, en outre, un point commun sur lequel il me paraît nécessaire d’attirer l’attention.

Il est désormais établi que, lors de ces deux affrontements, fut envisagé, le plus sérieusement du monde, par des responsables de haut niveau, français d’abord, israéliens ensuite, le recours… à l’arme atomique.

Dévastatrice, terrifiante, cette arme nouvelle n’avait été utilisée qu’une fois, en août 1945, par les États-Unis contre le Japon, à Hiroshima et à Nagasaki. Les deux villes furent rayées de la carte.

1- Pour tenter de sauver Diên Biên Phu, le chef d’état-major français de l’époque, le général Ely, se rendit à Washington le 20 mars 1954. Sur ordre de son gouvernement (dirigé par Joseph Laniel et dont le ministre des Affaires étrangères était Georges Bidault), il demanda aux États-Unis d’intervenir au besoin nucléairement contre Giáp et son armée, qui, sans cela, submergeraient le camp retranché français qu’ils assiégeaient.

L’opération Vautour fut élaborée en toute hâte par les militaires américains. Elle prévoyait l’utilisation de trois bombes atomiques tactiques pour détruire les positions des Vietnamiens.

Le vice-président Nixon a milité pour sa mise en oeuvre, mais le président Eisenhower décida in extremis de rejeter l’opération Vautour, en grande partie, dit-on, pour ne pas risquer de perdre le Japon, qu’aurait horrifié une deuxième utilisation, par les Américains, de l’arme nucléaire contre des Asiatiques.

2- La guerre du Kippour, elle, fut déclenchée par l’Égypte et la Syrie avec pour seul objectif de reconquérir le Sinaï (égyptien) et le Golan (syrien), occupés par les Israéliens depuis la guerre dite des Six Jours, de juin 1967.

L’effet de surprise fut total et, en deux jours, Égyptiens et Syriens refoulèrent les troupes israéliennes et récupérèrent une partie de leurs territoires.

N’ayant jamais expérimenté pareille situation, les dirigeants israéliens de l’époque, en particulier le général Dayan, chef d’état-major, furent saisis de ce qui ressemblait à de la panique. Leur pays allait devoir lutter pour sa survie, pensèrent-ils, et il fallait donc, sans plus attendre, utiliser l’arme atomique contre les armées arabes.

Le général Dayan, qui en avait la responsabilité et la capacité, ordonna de préparer les avions affectés à cette opération et de charger les bombes.

Je tiens d’un responsable américain de haut rang, affecté au suivi de la guerre et dont j’avais la confiance, que les avions israéliens, armés de bombes nucléaires, se tenaient prêts à l’envol fatidique.

L’ordre n’est pas venu parce que le Premier ministre israélien de l’époque, Golda Meir – retenue par les États-Unis -, refusa de le donner. Et parce que, sur le terrain, à partir du quatrième jour, avec l’aide des États-Unis, la situation militaire commença à se stabiliser, avant de se retourner en faveur d’Israël.

Concluez vous-même : contrairement à ce qu’on nous serine, l’arme nucléaire n’est pas moins dangereuse lorsque les cerveaux et les mains de ceux ou celles qui ont la possibilité de l’utiliser appartiennent à des personnes de race blanche.