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Karim Amellal : « Sur la question de la mémoire, la main est tendue aux Algériens »

L’ACTU VUE PAR. Chaque samedi, Jeune Afrique invite une personnalité à décrypter des sujets d’actualité. Mémoire et passé colonial, relations entre Paris et Alger, entre Macron et Tebboune… L’ambassadeur français, délégué interministériel à la Méditerranée, revient sur les dossiers politiques et diplomatiques brûlants.

Mis à jour le 2 juillet 2022 à 10:56

L’ambassadeur français, délégué interministériel à la Méditerranée, Karim Amellal. © Georges Robert/La Provence/MAX PPP

Écrivain, chef d’entreprise qui a mis ses activités entre parenthèses, membre de la commission sur le travail de la mémoire que dirige l’historien Benjamin Stora, Karim Amellal, 44 ans, est ambassadeur et délégué interministériel pour la Méditerranée depuis juillet 2020. Ce fils d’un haut fonctionnaire algérien dont la famille a quitté l’Algérie au début de la décennie noire ne cache pas sa proximité avec Emmanuel Macron, avec lequel il échange régulièrement.

À l’occasion de la célébration du 60anniversaire de l’accession de l’Algérie à l’indépendance en 1962, le 1er juillet, il revient pour Jeune Afrique sur ses missions et, surtout, sa vision de la relation entre les deux rives de la Méditerranée.

Jeune Afrique : Vous connaissez Emmanuel Macron, que vous avez rencontré à l’époque où vous enseigniez ensemble à Sciences Po. Quelles relations entretenez-vous avec lui  ?

Karim Amellal : Une relation de confiance, une relation amicale et une relation de travail sur des sujets qui nous sont chers comme l’Algérie et la Méditerranée, qui permet d’embrasser plus largement les sujets bilatéraux sur les quartiers populaires ou encore sur l’égalité des chances. Je crois que sur ces sujets-là, du fait aussi de mon parcours et de mes expériences, mon avis l’intéresse un peu, parmi bien d’autres.

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Quel président est Emmanuel Macron, selon vous ?

Il y a un mot qui le définit le mieux : pragmatisme. Il a une vision de la France, il sait où il veut aller, sait ce qu’il veut faire et ce qu’il ne veut pas faire. C’est un pragmatique qui brouille les pistes et les clivages politiques. Pour certains, la gauche et la droite sont des marqueurs politiques très importants. Mais pas pour Emmanuel Macron, pour qui la gauche et la droite ne sont plus des marqueurs de l’action publique. Je crois qu’il respecte cela, mais considère que sur beaucoup de sujets cette « summa divisio », comme disait René Rémond, n’existe plus vraiment, ou qu’elle n’est pas opérante. Or ce qui compte aujourd’hui, face à des défis énormes comme le climat, la santé, l’économie, c’est d’avoir des résultats, de faire progresser les choses. Et pour cela, en respectant certaines valeurs essentielles, celles de la République, il faut être efficace.

Emmanuel Macron, contrairement à Hollande, Sarkozy ou Chirac, n’a pas de passé ni de passif avec l’Algérie

Sur l’Algérie, Macron cultive-il une réelle différence par rapport à ses prédécesseurs ?

Son pragmatisme, dénué de toute forme d’arrières-pensées, n’est pas encombré de scories familiales, politiques et historiques. Il est arrivé vierge par rapport à l’Algérie. Contrairement à Hollande, Sarkozy ou Chirac, il n’a pas de passé ni de passif avec ce pays. Il considère que la relation entre la France et l’Algérie est fondamentale, cruciale, mais aussi singulière. Cent trente-deux ans de colonisation et une guerre atroce sont passés par là. Son diagnostic est lucide car il est estime que cette relation est aussi freinée par des émotions diverses, des passions, des douleurs. Il y a comme un trop plein de mémoire.

Macron a été aussi loin qu’un président français pouvait aller. En tout cas beaucoup plus loin que ses prédécesseurs sur le massacre du 17 octobre 1961, sur la question des harkis, des Européens d’Algérie, sur les meurtres de Maurice Audin et de l’avocat Ali Boumendjel pendant la bataille d’Alger, sur l’ouverture des archives ou encore sur la restitution des crânes des résistants algériens.

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Emmanuel Macron va-t-il faire d’autres choses sur cette question mémorielle, alors que l’on commémore le 60e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie ?

La moitié des préconisations du rapport de Benjamin Stora a été mise en œuvre en une année. Il y a d’autres propositions qui n’ont pas été amorcées comme celle des essais nucléaires français en Algérie. Ce dossier est extrêmement complexe. Il y a le volet de l’identification des sites contaminés par les essais et celui du nettoyage ou de la décontamination, avec des enjeux de coopération que l’armée française peut proposer. La question de l’ouverture des archives n’est pas complètement réglée. Certaines, relatives par exemple à ces essais, ne sont pas encore accessibles. Il y a aussi le dossier des restitutions d’objets, d’œuvres appartenant à des combattants algériens. Des discussions avancent sur un certain nombre de sujets liés à cette mémoire, y compris avec la partie algérienne.

Certains reprochent aux autorités algériennes de ne pas faire d’efforts ou assez d’efforts sur ce travail mémoriel.

Le président Macron a dit, lors de la cérémonie à l’Élysée où il salué la mémoire de l’écrivain Mouloud Feraoun assassiné par l’Organisation de l’armée secrète (OAS) en mars 1962, que la France fait sa part, qu’elle avance sur cette question, notamment pour les Français et entre Français. Ceci relève de la première partie de ce travail. Mais ça serait bien que l’on soit deux à le faire. La main est tendue aux Algériens. La saisiront-ils ou pas ? Le président algérien semble prêt à avancer sur ce sujet. Il l’a dit à plusieurs reprises au président français. Mais cela n’avance pas autant que certains le souhaiteraient.

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Pourquoi ?

Nous n’avons pas à donner des leçons aux Algériens sur ces sujets, ou à leur dire à quelle vitesse ils doivent avancer. Ce que l’on constate en revanche jusqu’à maintenant, c’est que des mains tendues n’ont pas été saisies. J’en veux pour preuves la manière avec laquelle le rapport de Benjamin Stora a été accueilli en Algérie et le fait que son homologue Abdelmadjid Chikhi n’ait jamais souhaité le rencontrer ou travailler avec lui, ou avec sa commission. Ce sont des indices qui laissent penser que des Algériens ne souhaitent pas avancer sur ce terrain-là. Néanmoins, il y a des signes qui indiquent que les choses changent, comme l’inauguration récente à Alger du site dédié à Maurice Audin (assassiné en 1957) en présence de son fils Pierre, des officiels algériens et des historiens français.

Les relations entre Paris et Alger sont bonnes quand celles entre les deux chefs d’État le sont aussi. Mais elles ne devraient pas dépendre de cette entente

Les relations entre l’Algérie et la France sont-elles encore les « otages » de cette mémoire et de ce passé colonial ?

La mémoire entre Français, et entre Français et Algériens est un sujet important. Il y a un moment où il faudrait se mettre autour d’une table pour discuter d’un certain nombre de points liés à cette question mémorielle, comme ce dossier, encore une fois, des essais nucléaires. Les discours sont importants, mais il faut des actes, des gestes, des actions pour pouvoir avancer et consolider ces relations. Ces dernières ne sont pas otages de cette mémoire qui peut être parfois source de tensions, d’incompréhensions ou de malentendus. Elles se déploient au-delà de ces sujets mémoriaux notamment par les liens familiaux, économiques et culturels.

Une rencontre au sommet entre les présidents Macron et Tebboune, une visite de celui-ci en France ou de Macron en Algérie pourraient-elles contribuer à dépassionner davantage ces relations ?

Les relations entre Paris et Alger sont bonnes quand celles entre les deux chefs d’État le sont aussi. Mais elles ne peuvent être uniquement dépendantes de la parfaite entente des deux dirigeants. Il faut que les relations franco-algériennes bénéficient davantage de points d’appui, par exemple avec la diaspora algérienne sur laquelle ni France ni l’Algérie n’ont réellement compté ou investi.

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Comment est-ce possible avec les restrictions drastiques liées aux visas et à la circulation des personnes ?

Il faut remettre en perspective la question des visas. Les restrictions imposées par Paris ne relèvent pas d’une décision brutale et injustifiée prise un petit matin. Elles s’inscrivent dans un contexte de blocage par les autorités algériennes des réadmissions de leurs ressortissants visés par des décisions d’expulsion. L’une des mesures prises suite à cette situation est donc de réduire le nombre de visas délivrés aux Algériens, mais aussi aux Marocains et aux Tunisiens. C’est une décision réversible. Aujourd’hui le dialogue et la concertation sont rétablis avec l’Algérie sur la question des réadmissions qui est régulièrement évoquée entre nos deux pays. Je comprends que la politique de visas pénalise beaucoup de personnes, mais il faut aussi admettre qu’elle continue de bénéficier massivement aux étudiants et aux acteurs économiques. On a donc bon espoir que cela redémarre.

La Méditerranée, c’est aussi des crises, des tensions, des rivalités. Mais ce qui nous rassemble est beaucoup plus important que ce qui nous divise

Ambassadeur et délégué interministériel à la Méditerranée, vous préconisez le dialogue, la coopération et la concertation entre les pays du bassin méditerranéen. Peut-on réellement parler d’espace méditerranéen, quand deux pays voisins comme l’Algérie et le Maroc ont rompu leurs relations diplomatiques ?

La Méditerranée, c’est aussi des crises, des tensions, des rivalités. Elle s’est construite dans le conflit. Mais il ne faut jamais oublier que ce qui nous rassemble est beaucoup plus important que ce qui nous divise. Aujourd’hui à Alger, à Marseille, à Athènes, à La Valette, à Rabat ou à Barcelone, nous sommes confrontés à des problèmes d’urgences climatiques, de pollution de la Méditerranée, de formation, d’économie, de dépendance vis-à-vis de certaines puissances. C’est ce que la guerre en Ukraine révèle de façon croissante : l’interdépendance oblige les États à faire preuve de coopération, de compromis, à dépasser leurs vieilles hostilités. Les problèmes et les opportunités sont les mêmes. Pour les saisir, il faut de la coopération et de la concertation. Face à l’urgence climatique, les tensions entre l’Algérie et le Maroc n’empêchent pas que des acteurs économiques et des collectivités locales se réunissent pour mettre en place des solutions.

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Qu’est ce qui peut être fait concrètement aujourd’hui au niveau des acteurs de ce bassin méditerranéen pour lutter contre la pollution au plastique ?

La Méditerranée est la mer la plus polluée du monde. Il y a quatre fois plus de plastique que dans le Pacifique nord. Il y a dix millions de tonnes de déchets plastiques en Méditerranée alors qu’elle est un réservoir de biodiversité. Tous les pays sont d’accord sur cette urgence environnementale, mais certains nous expliquent qu’ils n’ont pas les capacités pour y faire face, pas assez d’expertise, pas de financements. La prise de conscience sur la rive sud de la Méditerranée progresse. Des millions d’euros ont été débloqués pour permettre la prise en charge de cette problématique, des centaines de start-up travaillent sur le traitement et le recyclage des déchets avec des financements européens et privés. Ce que nous demandons aux États, c’est de ne pas bloquer toutes ces initiatives et de laisser faire ceux qui sont en capacité de le faire.

Qu’en est-il de ce fonds de 100 millions d’euros annoncé par le président Macron pour investir au Maghreb ?

Ce fonds est important pour des projets entrepreneuriaux en France et tournés vers les pays du Maghreb. Nous sommes en train de travailler avec le Trésor public sur sa mise en œuvre et on espère qu’il sera opérationnel en février 2023. Ce fonds montre bien qu’on peut développer mutuellement des solutions avantageuses. Nous n’allons pas piller les cerveaux maghrébins pour les faire venir en Europe ou encourager les entrepreneurs français à aller ailleurs. L’idée est de mettre en place des mécanismes financiers pour accompagner des entreprises en France, dont beaucoup sont issues de la diaspora, sur des marchés au Maghreb.