Politique

Côte d’Ivoire : quand Bédié ouvre le bal des prétendants

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Le 3 octobre, au Palais des sports de Treichville (Abidjan).

Le 3 octobre, au Palais des sports de Treichville (Abidjan). © Sia Kambou/AFP

À peine reconduit à la tête du PDCI, le « sphinx » a cédé à la pression des militants : oui, le parti présentera un candidat face à Ouattara en 2015. Mais qui ? Les ambitieux piaffent déjà d’impatience…

«La tortue, quand elle a le feu, elle peut encore bouger », dit d’un ton presque admiratif l’un des adversaires d’Henri Konan Bédié, 79 ans. Il faut dire que, lors du douzième congrès du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), l’ancien chef de l’État ivoirien a montré une belle capacité de résistance face à ses deux challengeurs, Alphonse Djédjé Mady, 68 ans, et Kouadio Konan Bertin (KKB), 44 ans. « À la présidentielle de 2010, Bédié était éteint. Mais là, il a retrouvé une seconde jeunesse. La nuit du vote des congressistes, il est resté sur place jusqu’à 2 heures du matin », poursuit notre interlocuteur.

Avec 93 % des voix des délégués, sa réélection à la présidence du PDCI fait sensation. KKB dénonce « une fraude massive », mais, parmi les quelque 4 000 délégués rassemblés du 3 au 6 octobre au Palais des sports de Treichville, à Abidjan, beaucoup ont manifesté aussi leur attachement à « Papa Bédié », le dauphin que Félix Houphouët-Boigny avait fait entrer au bureau politique du parti dès… 1965 ! « Et puis, au PDCI, on a la culture du chef », ajoute la jeune députée Yasmina Ouégnin (34 ans).

Un candidat PDCI pour 2015

Apparemment, donc, rien de nouveau. Et pourtant, dans les travées de Treichville, il s’est passé quelque chose d’inattendu. La base a forcé Bédié à annoncer qu’il y aurait un candidat PDCI à la prochaine élection présidentielle. Avant ce congrès, le Rassemblement des républicains (RDR) d’Alassane Ouattara comptait sur Bédié pour qu’il « tienne » ses troupes et pour que le PDCI ne présente pas de candidat en 2015 face au chef de l’État sortant. Le « Sphinx de Daoukro » semblait d’accord. Il distillait des phrases énigmatiques sur 2015 et insistait sur la nécessité de maintenir l’alliance PDCI-RDR conclue en 2005 au nom du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP).

Mais durant le congrès un slogan a fait mouche : « Un parti qui se respecte doit avoir un candidat en 2015. » Le président du comité d’organisation, le très pro-Bédié Emmanuel Niamien Ngoran, ancien ministre de l’Économie et des Finances, a lui-même lâché : « La base le demande, et un parti comme le PDCI doit avoir un candidat. » En bon animal politique, Bédié a senti la pression des militants. Et dans son discours de clôture, il a lancé, sous les vivats : « Il est évident qu’en tant que parti politique nous ne pouvons pas ne pas avoir de candidat. » Une double négation qui en dit long sur son embarras…

Dès le lendemain du congrès, l’un des piliers du parti, le Premier ministre, Daniel Kablan Duncan, a jeté un pavé dans la mare.

L’affaire est-elle entendue ? Pas si simple. Pour désigner son candidat, le PDCI va devoir réunir une convention de plusieurs milliers de personnes. Or, dès le lendemain du congrès, l’un des piliers du parti, le Premier ministre, Daniel Kablan Duncan, a jeté un pavé dans la mare : « C’est la convention qui décidera s’il y aura un candidat. » Évidemment, derrière cette petite phrase, beaucoup croient entendre Alassane Ouattara lui-même, dont Duncan est l’un des amis les plus fidèles. Au PDCI, la base espère que la parole de Bédié prévaudra. « Quand la tête est là, le genou ne porte pas le chapeau », dit joliment Yasmina Ouégnin. Mais 2015, c’est encore loin. Et d’ici là…

>> Lire aussi "Côte d’Ivoire : le jeu ambigu de Bédié pour 2015"

Bédié face à un dilemme

« Ce congrès n’a fait que reporter les problèmes », affirme KKB. Il n’a pas tort. De fait, pour le PDCI, c’est au moment de la convention que sonnera l’heure de vérité. Bédié sera devant un dilemme : présenter un candidat au risque de fâcher le RDR et de perdre des postes au gouvernement, ou ne pas en présenter avec le danger de mécontenter la base et de susciter une ou plusieurs candidatures indépendantes. Bédié lui-même pourrait-il se lancer dans la course ? En 2010, il confiait à Jeune Afrique : « C’est mon dernier combat. » Et en 2015, il aura 81 ans… Du coup, sans le dire ouvertement, plusieurs précandidats sont déjà dans les starting-blocks. Parmi eux, Emmanuel Niamien Ngoran, qui a réussi un congrès sans bavures ; l’ancien Premier ministre Jeannot Ahoussou-Kouadio, qui est aussi l’un des fidèles du Sphinx ; et un certain Charles Konan Banny.

Ce dernier cas est particulier. L’ancien gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a toutes les raisons de demander l’investiture du PDCI pour 2015. L’ex-Premier ministre de Laurent Gbagbo est un homme d’expérience. Sa mission à la tête de la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation (CDVR) touche à sa fin. Le problème, c’est que Bédié s’en méfie depuis longtemps. À tort ou à raison, il le soupçonne d’être derrière KKB et Djédjé Mady, et même de les avoir aidés à payer leurs frais de candidature – 18 millions de F CFA (27 440 euros) par personne, non remboursables pour les perdants… Si le PDCI se jette dans la bataille de 2015, la convention risque donc de mettre aux prises Banny et un candidat soutenu par Bédié. À moins que les deux hommes finissent par faire la paix.

Que vont devenir les « messieurs 3 % », comme les pro-Bédié appellent méchamment les deux vaincus du congrès ? Il ne faut pas les enterrer trop vite. Après sa défaite face à Bédié, lors du précédent congrès d’avril 2002, Laurent Dona Fologo avait quitté le PDCI et rejoint le camp Gbagbo. « KKB et Djédjé Mady, eux, n’iront pas sécher leur linge au soleil », pronostique un confident de Bédié. De fait, ils semblent décidés à rester au PDCI. Sans doute font-ils le calcul que, face à un adversaire de 79 ans, ils vont pouvoir rebondir assez vite. Avant le vote du 6 octobre, Bédié et KKB se sont parlé dans une ultime tentative de conciliation. « Kouadio, si tu te retires, je te réserve une place au secrétariat exécutif », a dit Bédié. « Dans nos valeurs, monsieur le président, le fils ne laisse pas le père aller chercher le gibier à sa place », lui a répondu KKB. Au PDCI, la chasse reste ouverte toute l’année.

Un "gouvernement" acquis au chef

Quelques fidèles de Bédié sortent renforcés de ce douzième congrès du PDCI. D’abord, le cardiologue Maurice Kakou Guikahué : à la tête du nouveau secrétariat exécutif de vingt membres, l’ex-ministre de la Santé devient le numéro deux du parti. Dans ce "gouverne­ment" du PDCI figurent aussi : deux "plumes" de Bédié, les universitaires Wenceslas Lenissongui Coulibaly et Robert Niamkey Koffi – un proche de Niamien Ngoran ; deux poids lourds de la capitale, les prospères Noël Akossi Bendjo, maire du Plateau, et Robert Beugré Mambé, gouverneur du district d’Abidjan ; deux femmes d’influence, Amah Tehoua et Henriette Dao Coulibaly ; et l’ex-adjoint de Kouadio Konan Bertin, Brahima Kamagaté, qui a rallié Bédié.

 

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