Société

Pour une nouvelle approche de la prostitution au Maroc

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Par  Hinde Maghnouji

La prostitution est souvent loin du schéma de la jeune fille rurale vendant son corps pour survivre

La prostitution est souvent loin du schéma de la jeune fille rurale vendant son corps pour survivre © AFP

Hinde Maghnouji est doctorante en anthropologie sociale à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris).

Au Maroc comme ailleurs, le sexe se monnaie ; les un(e)s vendent leur corps, les autres y mettent le prix. Un chassé-croisé entre l’offre et le désir qui dessine autant de trajectoires de cette économie des chairs. Il y a un demi-siècle, le 17 juin 1963 précisément, entrait en vigueur un nouveau code pénal réformant celui qui avait été mis en place à l’aube du protectorat, en 1913. La section VII, qui traite « de la corruption de la jeunesse et de la prostitution« , rend cette dernière strictement illégale. Les « filles soumises » n’existant plus, la prostitution et les pratiques y afférentes sont dès lors contraintes de trouver de nouvelles qualifications.

Si les prostitué(e)s sont donc hors la loi, l’exclusion de l’espace social n’est pas pour autant totale. Mohamed Kerrou et Moncef M’Halla (1) émettent l’hypothèse d’une marginalité exclusivement spatiale, limitée à certains quartiers ou espaces spécifiques, ce qui permet aux prostituées une réintégration à terme dans le groupe social : la stigmatisation est ainsi attachée aux lieux, non aux individus. La prostitution se pense alors comme une interface ; elle se situe à la limite de l’espace du dedans et de l’espace du dehors. Et c’est sans doute cette position intermédiaire, entre la sphère privée et la sphère publique, qui lui permet d’occuper un rôle social déterminant et accepté comme tel par le groupe.

Le commerce du corps inclut une cohabitation de différentes formes et de plusieurs strates sociales. Si la figure traditionnelle de la prostitution se perpétue dans le milieu rural et à l’occasion des moussems (2), force est de constater que l’on en observe des manifestations plus « modernes ». Les hôtels de luxe, les bars ou encore les boîtes de nuit concentrent une forte activité prostitutionnelle et brassent des professionnelles mais également des « occasionnelles », qui utilisent ce moyen pour arrondir leurs fins de mois. Nous sommes parfois loin du schéma de la jeune fille rurale analphabète qui, plongée dans la misère urbaine, vend son corps pour survivre. Si ce profil est toujours assez répandu, il convient de signaler d’autres types.

Il faut croire, comme disait Nietzsche qu’ »il est plus facile de s’arranger avec sa mauvaise conscience qu’avec sa mauvaise réputation ».

La prostitution estudiantine par exemple, sur laquelle se penche régulièrement la presse marocaine, fait partie de ce commerce occasionnel. Elle dure le temps des études et se compose souvent de jeunes femmes qui restent à « demi-vierges » de façon à pouvoir réintégrer la sphère sociale classique avec le mariage. Ces jeunes femmes récusent la plupart du temps le terme de « prostituée », car elles conservent une sorte de virginité. Le mariage annule d’une certaine manière une partie de l’histoire qu’elles ont traversée. Il faut croire, comme disait Nietzsche qu’ »il est plus facile de s’arranger avec sa mauvaise conscience qu’avec sa mauvaise réputation ».

La prostitution n’est donc pas nécessairement une rupture avec le cadre normatif. La place ambivalente qu’elle occupe au Maroc s’articule avec un jeu subtil et associe des comportements que l’on peut penser contradictoires. Par exemple, se prostituer n’empêche pas d’avoir une pratique religieuse rigoureuse : bon nombre de prostituées que nous avons pu rencontrer aiment à rappeler que cette activité ne les n’empêche pas d’être de « bonnes musulmanes ». Certaines refusent de travailler le vendredi ou durant le mois de ramadan, alors qu’il s’agit du mois où l’afflux de la clientèle est le plus important. Dans la prostitution estudiantine, les filles ne se reconnaissent pas sous le terme de « prostituées ». Elles précisent même : « Moi, je suis vierge ; je ne suis pas une pute. » Ce qu’il faut entendre comme un indice social et non comme un déni : ce qui ne se prouve pas ne s’éprouve pas. Une règle sociale primordiale qui permet de distinguer une fille de bonne famille, bent nass, d’une fille de la rue, bent zanqa. Le processus bien plus que le contenu, voilà sans doute un angle d’approche indispensable pour qui souhaite comprendre et penser la prostitution dans le contexte marocain.

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1. Mohamed Kerrou et Moncef M’Halla, « La prostitution dans la médina de Tunis aux XIXe et XXe siècle », in Être marginal au Maghreb, Paris, CNRS Éditions, 1993.

2. Fêtes collectives à l’occasion de pèlerinages aux tombeaux des saints.

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