Politique

Indice Mo Ibrahim : l’excellence n’a pas de prix

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L’institut supérieur de management, à Dakar.

L'institut supérieur de management, à Dakar. © Sylvain Cherkaoui pour J.A.

La fondation du milliardaire anglo-soudanais a publié son palmarès 2013 de la bonne gouvernance en Afrique. Mais, pour la quatrième fois en sept ans, aucun ancien dirigeant n’a été distingué. Les membres du jury placent-ils la barre trop haut ?

Il est l’un des hommes les plus riches d’Afrique et le plus ambitieux pour le continent, qu’il veut hisser vers les sommets. Parce qu’il croit à la contagion de l’exemplarité, Mo Ibrahim, le célèbre milliardaire anglo-soudanais, a créé en 2007 une fondation qui, chaque année, décerne un "prix du leadership d’excellence" et élabore un "indice de la gouvernance en Afrique".

Rendue publique le 14 octobre, son édition 2013 prouve que ni l’afropessimisme alimenté par les guerres régionales ou la faillite de certains États, ni l’afro-optimisme tiré des belles statistiques de croissance du Fonds monétaire international (FMI) ne sont fondés.

Preuve de cette complexité ? Le jury de la Fondation Mo Ibrahim a décidé de ne pas décerner son prix cette année. Depuis sept ans, cette récompense – la mieux dotée au monde : 5 millions de dollars (environ 3,7 millions d’euros) versés sur dix ans, puis 200 000 dollars versés à vie chaque année – n’a été attribuée que trois fois, à trois anciens chefs d’État. En 2007, au Mozambicain Joaquim Chissano ; en 2008, au Botswanais Festus Mogae ; en 2011, au Cap-Verdien Pedro Pires. Nelson Mandela a par ailleurs été déclaré lauréat d’honneur.

Y siègent, sous la présidence de Salim Ahmed Salim, ancien secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine (l’ancêtre de l’UA) : Martti Ahtissaari, ancien président de la Finlande et Nobel de la Paix ; Aïcha Bah Diallo, présidente du Réseau éducation pour tous en Afrique et ex-ministre guinéenne de l’Éducation ; Mohamed el-Baradei, ancien patron de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et Nobel de la Paix ; Graça Machel, présidente de la Fondation pour le développement communautaire et ex-ministre de l’Éducation du Mozambique ; Festus Mogae, aujourd’hui président de la Coalition pour le dialogue en Afrique (CoDA), et Mary Robinson, qui fut présidente de l’Irlande et haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme.

Leurs critères de choix sont particulièrement exigeants. Pour être digne de recevoir ce prix, il faut avoir été un chef d’État ou de gouvernement élu démocratiquement, avoir quitté ses fonctions au cours des trois dernières années, respecté la durée de son mandat prévu par la Constitution et fait preuve d’"excellence" au cours de celui-ci. Autrement dit, avoir contribué à réduire la pauvreté en optant pour un modèle de développement "durable et équitable". Pour vérifier ce dernier critère, le jury utilise les résultats de l’indice Mo-Ibrahim.

Des États en lambeaux

Le Zambien Rupiah Banda, le Sénégalais Abdoulaye Wade, le Santoméen Fradique de Menezes, le Kényan Mwai Kibaki et même Amadou Toumani Touré, le président déchu du Mali, remplissaient certaines des conditions requises. Apparemment, les membres du jury ont estimé que l’excellence n’avait pas été la marque de leur magistère…

Cette nouvelle année blanche dans l’attribution du prix Mo-Ibrahim n’est-elle pas la preuve que ses critères sont trop ambitieux et que le leadership des dirigeants africains demeure médiocre ? "Ce n’est pas un constat d’échec ! Nous devons distinguer de véritables modèles. Ce n’est pas parce qu’il s’agit de l’Afrique que nous devons abaisser notre niveau d’exigence", répond Mo Ibrahim. "S’il fallait décerner le même prix en Europe, je suis persuadée qu’il y aurait aussi des années sans lauréat", renchérit Mary Robinson.

En apparence, l’indice 2013 ne change guère par rapport aux années précédentes. Sur les 52 pays passés au crible – il ne manque que les deux Soudans -, on trouve les mêmes champions d’une année sur l’autre. Dans l’ordre : Maurice, le Botswana, le Cap-Vert, les Seychelles et l’Afrique du Sud. Et les mêmes mauvais élèves, le Tchad, la Centrafrique, l’Érythrée, la RD Congo et, bon dernier, l’État en lambeaux qu’est la Somalie.

Certains progressent fortement comme le Burundi, le Rwanda, la Sierra Leone, l’Angola et, surtout, le Liberia. D’autres reculent : la Libye et la Somalie, bien sûr, mais aussi la Guinée-Bissau, l’Érythrée et Madagascar, en pleine décadence.

Signe d’espoir, l’indice Mo-Ibrahim démontre que la situation de l’Afrique s’améliore globalement, puisque 94 % de la population du continent vit dans un pays ayant amélioré son niveau de gouvernance depuis 2000. Une bonne nouvelle d’autant plus crédible que la Fondation Mo Ibrahim consacre l’essentiel de son budget à collationner, comparer et croiser 94 indicateurs et 89 908 points de données venues de 32 sources fiables, telles que la Harvard Kennedy School, l’Economist Intelligence Unit, la Fondation Bertelsmann, Global Integrity ou la Banque africaine de développement (BAD).

L’insécurité en pleine croissance

Toute l’année, sous la houlette d’une directrice exécutive, la française Nathalie Delapalme, six experts cherchent les meilleurs indicateurs et les réévaluent par rapport à l’an 2000. Ils travaillent particulièrement sur trois sujets – la pauvreté, les inégalités et l’emploi – pour lesquels ils estiment que les données ne sont pas satisfaisantes. "Il est frappant de constater, remarque Nathalie Delapalme, que le taux de croissance augmente partout en Afrique, mais que cette amélioration s’accompagne d’un élargissement de l’éventail des revenus. Aux conflits entre États se substitue logiquement une insécurité intérieure croissante."

De fait – et c’est le principal enseignement de l’indice Mo-Ibrahim 2013 -, le seul indicateur qui régresse depuis 2000 est la sécurité. La Fondation le dit sans ambages, la cause première de cette dégradation réside dans la formidable poussée de la jeunesse, qui, confrontée à un chômage insupportable, pourrait être amenée à se révolter.

Pour l’heure, cette jeune génération ne trouve guère de travail car le système éducatif est inadapté aux besoins des entreprises, qui n’ont que faire de cohortes de diplômés dans les disciplines littéraires ou culturelles. Cet enjeu de la formation est crucial. En 2030, la population active du continent sera plus nombreuse que celle de la Chine. En 2050, la moitié de la population africaine aura moins de 24 ans. Et, en 2100, la moitié de la jeunesse du monde sera africaine.

Parti en 2006 d’une conception un peu idéaliste de la bonne gouvernance, l’indice Mo-Ibrahim est devenu un puissant scanner, qui localise sans complaisance les pathologies dont souffre l’Afrique, mais éclaire aussi ses réussites.

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