Politique

Niger : Hama Amadou, profession opposant

Mis à jour le 28 octobre 2013 à 14:14

Le patron du Moden Lumana Fa, qui vise la présidentielle de 2016, a claqué la porte de la coalition au pouvoir au Niger. Et se proclame premier opposant au président Issoufou.

La politique au Niger est un long fleuve pas vraiment tranquille, dont les eaux semblent sans cesse refluer. Comme si une vague, suivant des cycles plus ou moins espacés dans le temps, remontait son cours et entraînait avec elle les mêmes eaux usées : une coalition fragile fondée sur des calculs d’apothicaire, des ego incapables de s’effacer, puis un clash et une recomposition des alliances… Et toujours les mêmes têtes qui émergent : Hama Amadou, Mahamadou Issoufou, Mahamane Ousmane, Seïni Oumarou. "Il est frappant de constater combien les acteurs en place lors du blocage des années 1993-1995 sont les mêmes qu’aujourd’hui", regrettait l’International Crisis Group en septembre.

Cette fois, la tête d’affiche se nomme Hama Amadou. En août, le patron du Mouvement démocratique nigérien pour une fédération africaine (Moden Lumana Fa), troisième force politique du pays après le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS-Tarayya) d’Issoufou et le Mouvement national pour la société de développement (MNSD-Nassara) d’Oumarou, a claqué la porte de la coalition au pouvoir depuis 2011. "Une rupture totale et définitive", selon lui. En octobre, le Lumana a rejoint l’Alliance pour la République, la démocratie et la réconciliation (ARDR), coalition d’opposition.

Hama reste le chef de l’Assemblée nationale, mais il se présente aujourd’hui comme le premier opposant du président Issoufou, ce qui n’étonne personne. Quand le premier était le bras droit de l’ex-chef de l’État, Mamadou Tandja, le second était son opposant le plus féroce. Une rivalité – une haine, disent certains – vieille de vingt ans oppose ces deux hommes issus de la même génération (Hama a deux ans de plus qu’Issoufou), aux profils similaires (deux technocrates devenus de redoutables politiciens) et qui sont sortis de l’ombre lors de la Conférence nationale en 1991 – même si Hama, qui fut directeur de cabinet de Seyni Kountché, était depuis longtemps au coeur du pouvoir. Les observateurs savaient leur alliance fragile. Mais ils ne pensaient pas qu’elle se briserait si vite.

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"Les ambitions démesurées de Hama"

À l’origine de ce divorce précipité, il y a la méfiance mutuelle entre les deux favoris de la présidentielle de 2016, quelques susceptibilités mal placées et ce que l’entourage d’Issoufou appelle "les ambitions démesurées de Hama". Il faut dire que pour ce dernier, âgé de 63 ans, la prochaine élection sera peut-être sa dernière chance d’accéder à la magistrature suprême. C’est aussi le seul objectif de ce Peul de culture djerma qui a tout connu depuis vingt ans : la primature à deux reprises (de 1995 à 1996 et de 2000 à 2007), la prison en 2008, l’exil en France en 2009 et le perchoir depuis avril 2011. Tout le monde s’attendait donc à ce qu’il se désolidarise à un moment ou à un autre de l’action gouvernementale. Et, si possible, avec pertes et fracas.

Hama sollicite même un entretien avec Tandja, qui l’avait pourtant traîné dans la boue puis dans la prison de haute sécurité de Koutoukalé parce qu’il commençait à lui faire de l’ombre.

Les premiers soupçons d’Issoufou apparaissent début 2013, à la lecture des journaux réputés acquis à Hama, qui adoptent un ton plus critique à l’égard du pouvoir. Puis Hama se met à draguer l’opposition – selon un cadre du MNSD, son entourage négocie avec des émissaires d’Oumarou dans le plus grand secret depuis des mois. Il sollicite même un entretien avec Tandja, qui l’avait pourtant traîné dans la boue puis dans la prison de haute sécurité de Koutoukalé parce qu’il commençait à lui faire de l’ombre. En juin, le gouvernement est mis en minorité à l’Assemblée lors d’un vote sur le statut des douaniers. C’en est trop. Issoufou craint que Hama ne prépare une motion de censure et n’obtienne la dissolution de l’Assemblée et l’organisation de nouvelles législatives. Trop risqué pour le pouvoir.

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Le président mandate donc ses lieutenants, Hassoumi Massaoudou (son directeur de cabinet, devenu entre-temps ministre de l’Intérieur) et Mohamed Bazoum (ministre des Affaires étrangères), pour entamer des négociations secrètes avec le MNSD, afin de former un gouvernement d’union nationale et de couper l’herbe sous le pied de Hama. Au bout de deux mois, un accord est trouvé : le MNSD aura sept portefeuilles, le PNDS neuf et le Lumana six. Issoufou doit l’annoncer le 2 août. Mais au dernier moment, le parti d’Oumarou se rétracte ; l’affaire capote.

Quand Hama a vent de ces discussions, il se cabre et convoque le bureau politique du Lumana. Officiellement, il se plaint du rôle mineur que joueront ses hommes dans le nouveau gouvernement – "des strapontins", fulmine-t-il. Pourtant, lorsque Brigi Rafini, le Premier ministre, va le voir à quatre reprises pour en discuter, ou lorsqu’un émissaire d’Issoufou lui assure, avec l’aval du président, qu’"on peut s’arranger", il reste inflexible. Sa décision est prise : son parti quitte le gouvernement.

Hama aime la bagarre

N’est-il pas parti trop tôt ? Certains le pensent. Trois de ses lieutenants ont enfreint la discipline de parti en acceptant un portefeuille ministériel. Selon l’entourage d’Issoufou, ils auraient avec eux des sections régionales et plusieurs députés. Mais Hama, le judoka ceinture noire, aime la bagarre. Malgré les dissensions, il semble avoir gardé la main sur son parti. Et le perchoir lui assure, outre les avantages matériels, la meilleure des tribunes. L’entourage d’Issoufou rêve de le déchoir de ses fonctions, mais il lui faut pour cela obtenir le soutien des deux tiers de l’Assemblée. Le vote de confiance qu’entend solliciter le gouvernement dans les prochains jours permettra d’y voir plus clair, mais pas sûr qu’Issoufou gagne au change. Au Niger, on dit que "quand Hama est avec toi, tu n’es pas en paix". Et que "quand il est contre toi, tu n’es pas en paix non plus".

Tandja joue les sages

Et Mamadou Tandja dans tout ça ? Son parti, le Mouvement national pour la société de développement, est plus divisé que jamais. Cinq de ses cadres ont accepté de participer au gouvernement, contre l’avis du bureau politique, et une douzaine de députés ainsi que des sections régionales les auraient suivis dans leur fronde. Ils veulent organiser un congrès au plus vite (début 2014) pour mettre en minorité Seïni Oumarou, patron du parti et héritier de Tandja. Selon plusieurs sources, l’ancien président, renversé en 2010, n’est plus à la manoeuvre. Il n’a pris parti pour aucun des deux camps et, s’il n’a pas forcément apprécié le rapprochement avec Issoufou, il ne s’y est pas opposé. "Tout ce qu’il souhaite, c’est un parti uni", confie l’un de ses proches. Pour mieux revenir sur le devant de la scène ? "Non, il se positionne aujourd’hui comme un sage." Donnant des conseils aux dirigeants de son parti, mais aussi au président, qu’il rencontre régulièrement.