Politique

Maroc – African Lion 2022 : démonstration de force à la lisière du Sahara

Le plus grand exercice militaire conjoint sur le continent a été lancé le 20 juin à Agadir et se terminera le 30 juin. Participants, contexte géopolitique, nouveaux pays partenaires… JA fait le point.

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Par et - à Agadir et Grier Labouhi
Mis à jour le 23 juin 2022 à 18:30

Le général de corps d’armée marocain et Inspecteur général des FAR Belkhir El Farouk et le général Andrew M. Rohling, commandant général adjoint de l’armée américaine pour l’Afrique, arrivant à Grier Labouhi, le 21 juin. © FADEL SENNA / AFP

Le Maroc, pays-hôte, et les États-Unis ont lancé, le 20 juin, à Agadir l’exercice militaire African Lion 2022 (AL2022). D’un pas commun, le général de corps d’armée Belkhir El Farouk et le général américain Andrew M. Rohling, commandant général adjoint pour l’Afrique, traversent l’une des allées de la base de commandement de l’état-major de la Zone Sud, encadrée par les dix drapeaux des pays et de l’organisation partenaires de l’édition 2022 (Brésil, Tchad, Ghana, Sénégal, Tunisie, Maroc, États-Unis, Otan, Royaume-Uni, Italie).

Face à trois grandes cartes représentant le bassin méditerranéen, le nord de l’Afrique, les Îles Canaries et l’Europe, illustrant les scénarios de la 18e édition du plus grand exercice militaire d’Afrique, le général Belkhir El Farouk, inspecteur général des Forces armées royales (FAR) depuis le 15 septembre, ouvre la cérémonie : « La 18e édition de l’exercice African Lion est lancée alors que le monde vit une dégradation dangereuse de la situation sécuritaire et économique dont les proportions et les enseignements ne peuvent être délimités pour le moment. »

« Nous suivons les opérations militaires en Ukraine pour en tirer les enseignements et s’adapter aux changements qui pourraient en découler sur les plans militaire, économique et humanitaire », explique en aparté une source militaire officielle marocaine.

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Après le discours du général Rohling, un major ghanéen présente le scénario des « Task Forces Lion et Atlas » – non accessible à la presse – devant les généraux des différents pays partenaires. Le Ghana, pays observateur l’année dernière, organise pour la première fois sur son territoire des exercices simultanés, comme le font habituellement la Tunisie et le Sénégal. L’African Lion 2022 coordonne donc cette année des exercices militaires sur quatre pays.

Lors d'un exercice conjoint pendant l'édition 2022 de l'African Lion, le 21 juin, à Grier Labouhi. © Stéphane Kenech

Lors d'un exercice conjoint pendant l'édition 2022 de l'African Lion, le 21 juin, à Grier Labouhi. © Stéphane Kenech

Le Tchad, à la tête de la présidence du G5 Sahel et pays observateur l’an passé, est également un pays partenaire. Une source militaire officielle marocaine d<écrit à JA le scénario 2022 : « C’est un scénario fictif qui s’inspire de différentes opérations militaires qui ont eu lieu dans l’histoire ou plus récemment, ainsi que du contexte géopolitique. C’est un exercice multinational de grande envergure impliquant des actions offensives, défensives, de sécurisation, d’assistance humanitaire avec des tirs de jour et de nuit, de débarquement et d’opérations aéroportées maritimes, aériennes, de forces spéciales de destruction d’engins explosifs, ainsi que des actions civilo-militaires. »

Un écho à l’instabilité internationale

Environ 8 000 soldats – l’Africom refuse d’en donner la répartition selon les États partenaires pour des « raisons de sécurité » – participent aux simulations de grande ampleur,et plus d’une vingtaine d’observateurs ont répondu présents. C’est la phase finale de l’exercice, suivant des réunions de planification qui se sont étalées sur toute l’année.

Le 22 juin, à Mahbès, le général El Farouk et le général Rohling atterrissent ensemble sur le tarmac de la base de Grier Labouhi, située à proximité du mur de défense marocain et utilisée fréquemment pour des exercices des FAR.

« Cette année, le nombre de participants a augmenté par rapport à l’année dernière grâce à la gestion sanitaire du Covid. Il y a donc plus de possibilités d’entraînement. Pour nous, il est important de coopérer avec le plus grand nombre afin de faire face aux défis sécuritaires en Afrique, et ainsi être prêts à coopérer en cas de crise », se félicite le major Christopher Bradley de l’Africom.

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Installés sous une tente, les généraux des deux pays organisateurs assistent à un exercice de tirs d’artillerie. « Lancer », ordonne au talkie-walkie le colonel marocain Hicham Lamranichargé de l’exercice sur le champ de manœuvre de Grier Labouhi dans le secteur de Mahbès. Les tanks M109 A5 marocains s’exécutent avant l’artillerie américaine. Les lance-roquettes HIMARS américains traversent à leur tour avec fracas, pour la deuxième année, le ciel de la zone désertique. Ce système a été récemment fourni à l’armée ukrainienne pour faire face à l’offensive russe.

Israël, observateur inattendu

Comment expliquer le choix du Ghana et celui du Tchad en tant que partenaires ? « Nous ne réalisons pas de choix particulier pour intégrer des pays dans l’exercice. Il faut partager la même vision de la sécurité et de la paix », se contente de répondre une source officielle des FAR à JA. Il nous confirme cependant la présence d’Israël en tant que pays observateur.
Dans les documents initiaux fournis à la presse par l’armée américaine, Israël ne figurait pourtant pas parmi les participants ou les pays observateurs de l’AL2022. Interrogé à ce sujet, le commandant américain Christopher Bradley confie à Jeune Afrique que la sélection des observateurs est « un processus collaboratif entre les planificateurs de l’exercice et les nations qui participent ».

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Le major Bradley précise à JA que 40 États ont reçu et ont accepté l’invitation du Commandement américain pour l’Afrique à l’AL2022 en tant que pays participants ou observateurs : « Israël ne faisait pas partie de ces pays. Et nous ne pouvons pas parler des invitations lancées par le pays hôte. » « Israël participe bien en tant qu’observateur », confirme une source israélienne à Jeune Afrique. En toute logique, c’est donc Rabat qui a invité l’État hébreu à l’AL2022.

Le général de corps d'armée marocain Belkhir El Farouk aux côtés du général américain Andrew Rohling, le 21 juin, sur le tarmac de la base de Grier Labouhi. &copy; Stéphane Kenech

Le général de corps d'armée marocain Belkhir El Farouk aux côtés du général américain Andrew Rohling, le 21 juin, sur le tarmac de la base de Grier Labouhi. © Stéphane Kenech

L’Égypte, qui entretient comme le Maroc des relations avec Israël, présente l’année dernière, n’a pas encore confirmé sa participation. Quant aux parachutistes tunisiens, ils ont également pris part aux manœuvres sur le territoire marocain. Non sans polémique. Le parti Al-Joumhouri a ainsi critiqué la participation de la Tunisie à un exercice « aux côtés de l’armée d’occupation sioniste ». Le ministère tunisien de la Défense a d’ailleurs été contraint de produire un communiqué dans lequel il précise que « la Tunisie participe à l’exercice African Lion 2022, aux côtés des forces américaines, exclusivement ».

Le « retrait » de l’Espagne

Le Qatar, qui n’a pas normalisé ses relations diplomatiques avec Israël, devrait faire acte de présence, contrairement aux Émirats arabes unis (non cités sur la liste des FAR, mais présents sur la liste américaine), pays observateur l’an dernier, et signataire des accords d’Abraham.

Le Mali, s’étant retiré du G5 Sahel, et le Burkina Faso, allié traditionnel du Maroc, ne participeront pas à cette édition, selon une source militaire officielle FAR. L’un des nouveaux États observateurs de l’exercice militaire, l’Azerbaïdjan, est également cité comme tel par les FAR, mais ne figure pas sur la liste américaine.

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Parmi les États européens, l’Espagne a initialement figuré en tant que partenaire sur la liste américaine. Le soutien de Madrid au plan d’autonomie marocain pour le Sahara annoncé fin mars a mis fin à la crise diplomatique entre les deux royaumes. Mais le major Bradley de l’Africom nous apprend finalement le « retrait » de l’Espagne, sans plus de détails. L’Allemagne, dont la crise diplomatique avec le Maroc a pris fin en début d’année, est elle présente en tant que pays observateur.

Le détail des États présents

États partenaires : Maroc, États-Unis, Brésil, Ghana, Italie, Roumanie, Sénégal, Tunisie, Royaume-Uni ; États observateurs : Allemagne, Azerbaïdjan, Bénin, Côte d’Ivoire, Djibouti, France, Gabon, Liberia, Israël, Libye, Niger, Pakistan, Pologne, Togo, Qatar